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La lucidité à grandes lampées de rhum
(Tergiversations tropicales)
Milton, la lucidité à grands jets de gouache
Milton ne perd pas son temps à s'engouffrer dans les abîmes de l'alcool. A peine s'il sirote une petite bière de temps en temps. Il ne fume pas, non plus. D'ailleurs, ça n'est pas plus mal comme ça. Une fois, il a tiré sur un joint, chez moi, alors qu'il était venu me faire écouter sa dernière composition sur une cassette pourrie. Une bouffée, et ça y était, il était parti, désinhibant ses complexes opprimés dans cette société somme toute assez conservatrice. Une autre latte, et j'ai compris qu'il était à voile et à vapeur. Une dernière, et il se déclarait presque.
Ce fut bien des mois après notre première rencontre. Je m'en doutais, mais n'en avais eu aucune confirmation. Un être aussi raffiné, au milieu de cette population brute, ne pouvait pourtant être que celui qui assumait l'ambivalence de sa nature. Tellement différent de ses compatriotes : poète, peintre, musicien, responsable, toujours affairé à quelques occupations des plus diverses.
Je lui ai quitté le joint des lèvres, d'autant qu'il commençait à s'éteindre, et on connaît la coutume : « il ne faut pas qu'il se consume seul ». Etonné, je ne l'étais pas. Un peu déçu de savoir que depuis des mois il brûlait de désir pour moi, sans que je ne m'en aperçoive, sans qu'il ne me le dise. L'amitié qu'il me portait naissait-elle de ce désir charnel ou était-elle mue par un attrait intellectuel, ce qui non seulement m'aurait rassuré, mais surtout beaucoup plu. Je ne me suis pas brusqué. Jamais il ne s'était mal porté, et en fait je n'ai aucun souvenir de l'avoir frôlé, sinon selon ma vieille habitude des tapes amicales et viriles sur l'épaule. En y repensant après-coup, je me suis ainsi rendu compte qu'il n'eut jamais un geste équivoque envers ma personne. Le contraire m'eut dégoûté, je pense. J'aurais imaginé a posteriori tous les soupirs susurrés par ces gestes. Nous ne serions pas restés amis. Or Milton est un excellent ami, un être d'une intelligence et d'une sensibilité rares.
Il a quand même fallu m'expliquer. Sur le coup, seules quelques banales réfutations me vinrent à l'esprit. J'ai feint l'indifférence mais au fond, j'étais choqué. En fait, je ne savais pas quoi lui dire. Il a perçu mon embarras, et nous avons convenu d'un accord tacite qu'il était temps pour lui de se casser et de rentrer chez lui.
Pour me rassurer quant à ma virilité, je suis descendu à la cabine en bas de chez moi pour appeler l'un des numeritos que j'avais collectionnés au fil des mois. A l'heure qu'il était, Yohaira était certainement occupée à servir ses bananes frites à son balourd de mari, donc pas la peine de l'appeler. Maria-Luisa vivait très loin et embauchait tôt le lendemain matin. Elle me connaissait bien, cette cochonne de Maria-Luisa. Elle avait dû sentir à mon ton implorant que je ne l'aurais pas laissée dormir. Jara, la chilienne, était elle-même occupée avec l'un de ses propres numeritos , du moins c'est ce que je conclus en écoutant le bip de son répondeur. Tita, heureusement qu'il y avait Tita, mi bonbón , qui sortait justement d'un restaurant sur le Malecón en compagnie de ses collègues de travail.
Sans appartenir à la bourgeoisie locale, Tita se démarque de beaucoup de ses congénères. C'est le type même de la femme indépendante de cette contrée. La trentaine, petite et charnue, les cheveux lui poussent comme ils poussent sous ces latitudes, à savoir « africainement » ; ses seins ne sont pas terribles, mais qu'est-ce qu'elle bouge ! C'est une violente dont le sexe dégage une forte odeur de maïs soufflé. Peut-être parce qu'elle ne porte jamais de culotte. J'ai toujours une pensée émue pour elle à chacune de mes sorties au cinéma. La première fois que ma main est venue farfouiller son entrejambe, à travers la braguette défaite de son pantalon, quelle surprise de rencontrer directement sa toison crépue et piquante. Ça, c'est pour la mauvaise habitude de se raser le pubis au lieu de se l'épiler. C'est en caressant sa chatte de mon visage que j'ai compris à quel point il devait être désagréable aux femmes d'embrasser un homme à la barbe de trois jours. Ça pique, nom de Dieu ! Avec elle non plus je ne prenais pas de précautions. A cette période de mon séjour, j'étais convaincu depuis longtemps d'être condamné à une mort proche et j'étais bien enfoncé dans mon cynisme meurtrier et suicidaire. Je ne buvais pas encore mon litre de rhum par jour, mais cette mesure salvatrice ne tarderait pas à se mettre en place.
Tita est venue dans sa Ford flambant neuve. Issue d'un quartier et d'une famille plutôt démunis, Santa Ana , elle a accompli un bond social peu commun. En général, dans cette île comme dans la plus grande partie du monde, seuls les riches se font riches, et les pauvres restent pauvres. Comme disait plus ou moins Pierre Desproges, les riches vivent au nord, et les pauvres meurent au sud. Et chose encore plus rare, elle ne doit son ascension sociale qu'à elle-même, donc en aucune manière à son cul, qu'elle a pourtant très joli. Indépendante en affaires et violente en amours. Hystérique. Nous avions dépassé depuis plus d'un mois déjà la période pendant laquelle elle se croyait amoureuse de moi et de mon regard brûlant quand je la pénétrais, disait-elle. Finies les séances de pleurs, les cris et les coups qu'elle m'assenait pour être si égoïste, déboulant chez moi au milieu de mes amis, de mes amantes, de mes nuits, troublant mon sinistre manège de sa fraîcheur et de sa raison. Elle n'a jamais compris mon concept d'autodestruction. Elle ne se posait pas davantage de questions sur ce qui me rongeait, sur ma certitude d'être malade. Comme la grande majorité des femmes de ce pays, elle n'utilise pas de préservatifs. Ça leur coupe l'envie, disent-elles. Disons que cela ne fait pas partie des réflexes de la culture locale. Le réflexe unanimement partagé par contre, c'est celui de jouir hors d'elles. L'ayant connue bien après Lena, et après bien d'autres, je ne me suis pas plus posé de questions.
Mais au moins avec elle, il était possible de parler et pas comme si j'étais en train de m'adresser à une mongolienne. C'est certainement ce qui la rendait si différente à mes yeux. Durant un temps, alors que nous nous voyions plusieurs fois par semaine, au déjeuner parfois, j'avais même envisagé de nous accepter comme un couple, et non plus seulement comme des amants. Mais bon, je ne suis pas arrivé à m'enthousiasmer pour son grand rêve : acheter son propre appartement dans l'une de ces grande tours hideuses, en construction pour les dix prochaines années. Et elle était vraiment violente. Jamais je n'ai entendu une femme dire autant d'insanités pendant une baise, à s'auto-exciter en criant mon nom avec l'accent qu'elle chérissait, à se traiter elle-même de pute, de salope, à commenter les mouvements de nos corps, à m'ordonner de la défoncer et de lui faire mal, de la mordre, répétant comme un mantra, à chacun de mes coups de boutoir, qu'elle était ma chienne, ma putita . Je suis plutôt silencieux pendant l'amour, si ce n'est ma respiration bruyante qui passe à la vitesse supérieure, et mes chairs flasques et transpirantes qui claquent contre celles de mes amantes. Son débit et ses décibels n'étaient pourtant pas si gênants. Le problème, c'est qu'elle mordait, très fort. Sur l'épaule, les lèvres, la poitrine ou les fesses, c'est supportable. Mais qu'elle laisse ma langue tranquille ; c'est très douloureux de sentir sa langue aspirée au fond d'une gorge, fut-elle splendide, puis cisaillée fortement par des dents acérées dont on a perdu le contrôle. J'ai saigné, une fois, et depuis, à chaque attaque contre ma langue, je lui répliquai ma douleur en l'écrasant de tout mon poids et en me retirant de son con gluant et contracté, la punissant en interrompant son orgasme.
Elle est très gentille pourtant. Non seulement parce qu'elle vient toujours quand j'ai besoin d'elle, mais surtout parce qu'elle tout accepté de moi, jusqu'à mon égoïsme le plus cruel. Nous nous sommes envoyés en l'air tout en mangeant du poulet frit qui laissait de larges taches grasses sur nos corps et sur mes draps, puis elle est partie, tard, en me laissant épuisé. J'avais besoin de réfléchir à la manière de conserver l'amitié de Milton sans répondre à ses avances, besoin de méditer à couilles reposées.
Je n'imaginais pas perdre cet ami, qui est certainement le seul que j'ai conservé là-bas. Victor n'est pas un ami, c'est un compagnon de route, de boisson, et puis il m'a tiré trop de fric. Isaak, malgré tous nos rires partagés, restera toujours pour moi un cocaïnomane juif, et j'ai du mal à accepter la fausse sincérité intéressée des toxicos, israélites ou non. Les autres Condénados ne sont que des personnages qui ont traversé ma vie. Avec les quelques amis sincères de l'intérieur du pays, gens généreux et humbles de la campagne chez qui j'ai connu la félicité, je n'ai jamais pu divaguer comme je le faisais avec Milton, dont l'esprit dépasse de loin le niveau primaire d'instruction qui est le lot de ses compatriotes. Avec eux, je dirais même que c'est moi qui n'ai pas été sincère comme ils le méritaient, occultant une grande partie de ma personnalité en leur apparaissant plus innocent et humble que ce que je suis en réalité.
Je sais à quel point il est dur d'encaisser un refus quand on aime, et combien est décevante la proposition d'un amour de n'être que des amis. Je l'ai souffert et je l'ai fait endurer à d'autres, ne serait-ce qu'à mon amante Tita. Qu'il soit un homme ne changeait rien à la délicatesse que je voulais mettre dans cet éclaircissement de nos relations. Alors j'ai dormi, me disant que la nuit portait conseil et mes paupières, trop lourdes, scellèrent mes pensées sous le poids de mon sommeil. Demain serait un autre jour, et je ne vivais alors qu'au jour le jour.
Le lendemain, je fus tiré de ma torpeur par l'incessante litanie de ma logeuse qui, une fois de plus à la même heure, poussait une gueulante contre la Haïtienne du fond du couloir, la mère de la mamita, censée profiter d'un loyer très modéré pour aider aux tâches ménagères. Les cucarachas couraient toujours sur le sol de la cuisine commune, que je n'utilisai pas une seule fois depuis mon premier jour dans la pension. Pas une seule fois. C'est vrai que c'était dégueu, le sol exhalait une odeur lourde d'oignons frits, de graisse de poulet rance et de ces soupes épaisses qu'aimaient à se préparer les deux Roumains, autres exilés avec la Haïtienne et moi à l'étage supérieur de l'immeuble. Tous les matins, la même tirade, à voix forcée et haute, assenant les mêmes insultes, les mêmes reproches, avec le même débit ininterrompu. Comme Rosemonde, l'Haïtienne, ne disait mot, je m'imaginais toujours que Rebecca était en train de gueuler comme un putois dans le vide, d'une colère tellement aveugle qu'elle était sourde; que seul moi en profitais et que peut-être elle ne savait pas que j'étais régulièrement réveillé par son monologue fait d'un bric et de broc à partir de : « nunca limpia, nunca nunca nunca, pal carajo ! Que me den el coñazo, que me voy al trabajo y siempre me toca a mi a limpiar, carajo ! Que cochinada, y a la hija la tengo que cuidar, a la mierda ! », etc., en répétant souvent la même phrase plusieurs fois.
Généralement, je dormais encore à poings fermés à l'heure à laquelle elle récitait cette prière, ou alors je passais l'éponge pour n'en avoir rien à foutre. Elle montait à notre étage pour accabler Rosemonde de sa colère pendant que cette dernière terminait de se pomponner pour aller au boulot, la gamine étant déjà en route pour l'école depuis une bonne demi-heure. Putain, la cuisine est à l'étage d'en dessous. Et pourquoi lui fait-elle ces remarques à cette heure-là du matin alors qu'elles passent ensemble quasiment toutes leurs après-midi et soirées, à papoter et à grignoter sur le balcon en observant le passage dans la rue. Pourquoi ne lui en fait-elle pas part à ce moment, plutôt que le matin, quand je dors ! Elle fait chier, merde !
Plus parce que j'avais eu le sommeil agité et l'esprit tourmenté que parce qu'elle venait de me réveiller – ce théâtre durait depuis plusieurs mois déjà et jamais il ne m'avait autant importuné – je décidai d'enfiler un short et de sortir moi aussi aboyer ma rage du matin. J'ai un peu abusé ; moi qui me complais à m'imaginer si tolérant et insensible aux événements extérieurs, je me suis comporté comme un vrai enfoiré, à lui expliquer que personne n'en avait rien à foutre de ses cris, que la cuisine serait de toute façon toujours crade et envahie par les bichos parce qu'ils n'étaient qu'un peuple de dégénérés, qu'elle m'emmerdait à gueuler comme ça et que franchement il faudrait que ça cesse, sans quoi c'est moi qui lui foutrais vraiment le bordel dans la cuisine et dans l'appartement, qu'au moins elle sache pourquoi elle gueule.
Elle s'est cassée. J'ai fumé un joint. J'avais les nerfs tendus de remords d'avoir manqué de respect à Rebecca, que j'aimais bien. C'est tout de même elle qui m'avait taillé ma première pipe dans le pays, quelques mois auparavant. Nous n'avions plus de relations sexuelles depuis longtemps. Depuis le jour où elle avait compris ce qui m'était arrivé avec la grande Lena. Depuis ce jour, elle observait attristée au ballet mortel auquel je m'adonnais presque quotidiennement pour combler mon appétit sexuel gargantuesque.
M'enfin ! Je me suis longuement branlé en pensant à la veille, peut-être un quart d'heure, et je me suis mis à penser à ce que j'allais dire à Milton. Mon cul que la nuit porte conseil, que dalle, ouais ! La seule idée claire que j'avais à ce sujet, c'est que plus je tarderais à aller le voir et à aborder honnêtement la question, plus il nous serait difficile de conserver notre amitié. Moi, parce que les doutes quant aux chances de rester son ami s'incrusteraient plus profondément en moi. Lui, parce que mon silence équivaudrait à un repoussement définitif. Bon, je décidais de me fumer un autre joint. Le désir est remonté, je me suis branlé une autre fois et ai terminé ma nuit.
La matinée était bien avancée. A vrai dire, l'après-midi aussi. Le deuxième joint m'avait été fatal. Je me mis en route pour aller chez Milton. Je me suis arrêté au stand de ce délicieux pépé qui arbore inlassablement son sourire édenté et sa casquette poisseuse des NY Jets, pour picorer quelques morceaux d'ananas frais et engloutir une binouze fraîche. J'adore me trouver à l'ombre de l'arbre qui lui sert d'officine. Entre deux grosses branches en « V » du manguier, il a cloué une planche de bois sur laquelle il coupe les ananas, mangues, papayes. Des trois doigts agiles qu'il lui reste à la main droite, il lève sa machette et la laisse retomber avec précision à moins d'un centimètre des doigts de sa main gauche, tranchant l'ananas en parts immuablement égales. Il m'a expliqué qu'avant il était gaucher. Comme il picole pas mal de rhum, il lui est arrivé de déraper. Du coup, il a appris à manier la machette de la main droite, histoire de conserver ses trois derniers doigts, auxquels il tient beaucoup. Avec seulement deux doigts, il ne pourrait plus tenir son verre de la droite et se servir de la gauche. Quel désastre ce serait. Tout a une raison, s'amuse-t-il à dire. Après avoir reçu ces confidences, j'ai passé plusieurs des nombreuses matinées que j'avais de libres à partager avec lui une bouteille de rhum. Assis sur le parapet à l'ombre de son arbre, je servais les verres que nous nous enfilions avec empressement. Lui s'occupait de ses clients - habitués qui viennent chercher un sachet de fruits frais pour leur pause de dix heures, casuels de passage qui cautionnent le charme de son étal -, acceptant d'un grand sourire les verres pleins de rhum que je nous versais entre deux clients. Pepe – je n'ai jamais su son vrai nom, mais tout le monde l'appelait Pepe – devenait de plus en plus volubile au fur et à mesure que la bouteille se vidait, plus lubrique aussi. Les jeunes employées de bureau moulées dans leurs uniformes bleu marine ou crème faisaient l'objet de remarques toujours plus imagées, lui regrettant de n'être plus jeune pour leur faire montre de sa fougue, elles plus rieuses et provocatrices qu'elles se trouvaient devant le vieux Pepe dont elles savaient ne rien avoir à craindre. Quand un costume cravate se présentait, Pepe se montrait cérémonieux, comme s'il avait affaire à un ministre. Son ton obséquieux sonnait même irrespectueux pour qui savait la pitié qu'il avait pour ces gens pressés de s'amasser sous les néons agressifs d'un bureau. Il était déjà rentré dans l'un des bureaux de ces ministères où des idiots d'opportunité fanfaronnaient, dégueulant leur mince autorité comme si de leur responsabilité dépendait l'avenir du pays. C'était pour trouver sa fille, secrétaire de l'un de ces endimanchés. Il avait été effaré par l'air sec qu'il y trouva, par l'ambiance feutrée et silencieuse, sans odeurs, par la manière dont ce jeune coq de chefaillon parlait à sa fille, la façon qu'il avait eu de le regarder, lui, le bon et vieux Pepe, alors qu'il n'était venu que s'enquérir de la santé d'un de leurs proches. Il n'avait eu aucune rancœur, aucun mépris, juste de la peine pour ces gens obligés de vivre dans cet environnement. Car plus que l'attitude arrogante du chef de sa fille, c'est l'air confiné, l'alignement des bureaux, l'uniformité des employés, leur application au travail quand passait le chef, la morosité de leurs journées qui l'attristaient. Lui préférait de loin passer sa journée dans son coin de rue animé, sous son arbre, à l'air libre. S'il pleuvait, eh bien il pleuvait. Vêtu de tissus légers, et les pluies ne durant pas longtemps, la pluie ne le gênait pas. Le soleil, encore moins. Il avait passé toute sa vie en plein cagnard. Il venait du sud de l'île, là où seule la canne à sucre pousse, là où l'ombre est un luxe sous les arbres rares et rachitiques. Pepe sortit une autre bière de son cooler . Je la bus à lentes gorgées, inlassablement. Mon niveau d'alcool s'étant stabilisé pour ce début de journée, je filai en direction de la maison de Milton, sans être sûr de l'y trouver.
Milton habite la zone coloniale, chez sa mère. Personne n'a de nouvelles de son père depuis belle lurette. Le caribéen typique, qui fait trois gamins à sa femme avant qu'elle n'atteigne ses vingt ans et que ses chairs soient définitivement molles, puis qui s'éclipse pour engrosser une autre chiquilla . Ce qui n'a pas empêché sa mère de se refaire avoir par un autre chaud de la bite qui lui a laissé deux autres mioches en souvenir. Ce dernier a tout de même eu l'obligeance de ne pas spolier la mère de Milton de la maison familiale. Son attention va même jusqu'à lui verser une pension plus ou moins régulièrement. Seul le grand frère de Milton a quitté le domicile familial pour s'installer avec femme et enfants dans un autre quartier de la ville, de l'autre côté du pont. La sœur aînée – Milton est le dernier enfant du premier ménage – s'est elle aussi faite embobiner par les promesses d'un homme. Mais elle a été plus fine que sa mère, ou bien c'est le changement d'époque qui a voulu cela, le tourisme s'étant beaucoup développé dans le pays cette dernière décennie. Elle a pêché un brave allemand venu là en mission pour une grande entreprise de travaux publics. Il s'est amouraché d'elle, lui a fait une magnifique petite fille – métisse cannelle aux cheveux blonds et lisses et aux yeux bleus lumineux – et est finalement rentré dans son pays retrouver sa Gretchen et manger ses bretzels. Elle reçoit une véritable rente, chaque mois, qui non seulement assure ses propres besoins et le futur de leur enfant, mais qui contribue aussi à nourrir largement le reste de cette joyeuse communauté. Qu'on ne la plante pas non plus en victime, cette pauvre Zaidée. On connaît les boches : un peu lourds mais ce sont de braves gens, pas du tout du style à abandonner femme et enfants sans raison. Et la raison principale de sa défection, c'est que Zaidée est une belle salope qui a le feu au cul et qui s'envoyait quotidiennement en l'air avec à peu près n'importe qui dès que son blond de mec tournait le dos. Je ne l'en accable pas pour autant de fautes qui n'en sont pas : berner un boche reste une cause noble qui mérite respect et encouragement. D'autant que j'aurais volontiers profité de la générosité de cette belle femme, si Milton ne m'en avait dissuadé. Lui seul a vraiment conscience de ma quête de destruction et de ses risques collatéraux. Tout juste s'il ne m'a pas refilé un badge « Touche pas à ma sœur ». Il n'empêche, c'est une belle dévergondée que j'ai vue se faire tripoter en public, parfois par plusieurs gars en même temps, avant de disparaître derrière un porche ou dans un buisson pour assouvir sa soif de sexe.
Suivant la coutume du pays, qui veut qu'aucune maison ne dispose d'un numéro ni d'une sonnette, j'ai appelé Milton depuis la rue. Aucune tête n'apparaissant au balcon, je me renseignai auprès des petits vieux du colmado , occupés à claquer les dominos sur leur petite table carrée, en sifflant leurs bières congelées. Non, ils étaient là depuis dix heures ce matin et ils n'avaient vu le Moreno – c'est son surnom dans sa rue – ni rentrer ni sortir. Je sifflai un peu plus fort, dans l'espoir que l'un de ses frères, sœurs, neveux ou nièces sortirait de sa léthargie pour s'enquérir de ce gros bonhomme transpirant qui s'époumonait dans la rue. Ce fut Doña María, la mère de Milton, qui finalement leva son gros cul du hamac pour voir qui gueulait comme ça le nom de son fils. Je crois qu'elle m'aimait bien, Doña María. Ce devait être pour ma nonchalance et mon sourire facile.
La porte donnant sur la rue s'ouvrit finalement sur la bouille espiègle du petit frère de Milton, rondouillard d'à peine huit ans, soit seulement quatre de plus que sa nièce mi-boche, mi-humaine. Milton était effectivement dans son atelier, m'informa-t-il. Je m'engouffrai à sa suite dans l'escalier de bois vermoulu aux relents d'humidité et de bouffe frite qui menait à l'étage, qu'occupait entièrement la famille de Milton. Le rez-de-chaussée était loué à plusieurs familles, dont les gamins jouaient gaiement au milieu du long patio qui formait l'espace central de la maison. Evitant comme ils le pouvaient les poules et le linge à sécher, ils s'envoyaient un ballon fait d'une boule de tissus trop usés pour être réutilisés. Saluant d'un respectueux signe de tête la doña , qui était retournée à son hamac, encadrée des immenses toiles abstracto-naïves de son fils, je traversai le grand salon pour longer le couloir ouvert qui entourait le patio, surplombant ainsi la joyeuse activité du rez-de-chaussée. En bas, derrière une palissade de bambous, une femme se lavait impudiquement, s'arrosant de l'eau de pluie recueillie dans un tonneau de plastique bleu. Elle chaloupait ses fesses au rythme du merengue qui sortait à fond la caisse d'un des appartements du rez-de-chaussée. L'atelier de Milton est tout au fond de la mezzanine, à l'angle. La première fois que j'y étais venu, personne ne m'avait indiqué à quelle porte frapper. Seule la dissonance entre la douceur des notes de Miles Davis s'échappant du refuge de mon ami et l'hystérie des saxophones du merengue retentissant dans le patio m'avait aisément conduit à la bonne porte.
Je frappais trois coups et entendis Milton baisser la musique pour lancer un apathique : « Si, quién es ? ».
J'ouvris la porte, timidement, pour tomber sur une obscurité presque totale. Milton était pourtant en train de peindre, assis sur un tabouret devant son chevalet, recueilli à l'écoute des notes cristallines d'une trompette argentée. Je ne dis rien. Je n'avais toujours pas décidé des mots qui conviendraient à la situation. Ce fut Milton qui heureusement fit le premier pas. Il posa délicatement son pinceau sur la table où il fait ses mélanges de couleurs, s'essuya les mains à un torchon et me les tendis. Si son sourire resplendissait comme à l'accoutumée, la faible lumière ne parvenait pas à cacher la gêne qui irradiait de ses yeux. Il ne s'attendait pas à me voir, du moins pas à ce que je vienne le débusquer dans son antre. Je pense que mon empressement à le voir a sauvé notre relation. Il a marqué un long temps d'arrêt après m'avoir invité à rentrer. Je ne bougeais pas, encadré par la porte. Son regard en biais me peinait, j'étais désolé de ne pouvoir lui donner ce à quoi il aspirait. De cette scène, il a tiré un excellent tableau qu'il garde jalousement dans son atelier, un tableau qui exprime une profonde douleur, très nostalgique et pour une fois très peu conceptuel.
Il m'a demandé de lui pardonner, que l'herbe lui avait joué des tours. Je ne répondais que par monosyllabes. Je lui dis « non », et il comprit qu'il était meilleur de dévoiler réellement le fond de sa pensée. Il me dit que s'il pensait m'aimer, c'est qu'il appréciait nos moments partagés, mon ouverture d'esprit, ma désinvolture, etc. Ça fait toujours plaisir d'entendre cela, je répondis donc « oui ». Il me dit ne pas m'aimer comme je me l'imaginais, que son amour n'avait rien de charnel, qu'il était l'essence même de l'amitié. Les mots qu'il trouva pour me l'expliquer n'étaient pas de lui, sinon ceux d'un poète de ma terre, ceux de Lamartine : « cette rencontre, c'est l'amour et l'amitié, seule et même union qu'un mot différent nomme, selon l'être et le sexe en qui Dieu la consomme, mais qui n'est que l'éclair qui révèle à chacun l'être qui le complète, et de deux n'en fait qu'un ». Interloqué par la référence à ce poète français, j'acquiesçai d'un geste de la tête, sans pourtant avoir saisi toute la profondeur de ces quelques vers.
Au nom de cette rencontre, il s'inquiétait pour moi. Il me connaissait depuis que j'étais arrivé dans le pays, il avait suivi ma déroute, ma fuite, il sentait combien je me sentais égaré. « Non ». Il avait lui-même connu le goût de la perdition, qui était un sentiment aussi factice que celui qu'il éprouvait pour moi. « Oui ». Que ce sentiment était bien plus dangereux que celui de l'amour, que si je continuais à ce rythme, je me perdrais définitivement. « Oui, je suis déjà perdu ». C'était ma phrase la plus longue depuis que j'étais entré dans son atelier. Il rétorqua que je n'avais aucune idée de ce qu'était le vrai désespoir. Je restai interdit. Pour la première fois depuis mon aventure avec Lena, je me mis à penser que peut-être je m'étais emballé pour rien. Mais alors qu'avais-je fait pendant ces longs mois de stupre ? J'avais encore plus entamé mes minces chances de survie. Avec aucune femme je n'avais insisté pour nous protéger. Rares sont les femmes de ce pays qui pensent au préservatif, et moi j'en avais profité comme un malotru, comme un criminel. « Tu crois ? », lui demandai-je. Il en était certain. Cette maladie, la contagion, il disait pouvoir la lire sur le visage des gens. Il savait sa sœur, Zaidée, atteinte de ce mal, et c'est pourquoi il m'en avait toujours interdit l'accès. Je pris la mesure de son affection pour moi.
Je me sentis con. Con de m'être imaginé le centre de ses fantasmes sexuels. A croire que j'y aspirais. Con d'avoir ressenti du dégoût pour cet ami sincère. Con de m'être emporté à griller ma vie dans une débauche injustifiée. Con d'avoir peut-être enfoui à jamais ma félicité par un manque notoire de jugeote. Au final, je ne me sentais pas plus en sécurité qu'après avoir connu Lena, mais bien plus épaté par ma connerie, bien plus effaré par les suites de mon inconséquence. Quel con, quel con ! Je n'en fis pas part à Milton, il ne savait que la moitié, si ce n'est le quart, de ce que j'avais fait. Pas même son bon esprit n'aurait pu me rassurer en ce moment. Tranquillisé d'avoir effacé le doute qui s'était immiscé entre nous, je le remerciai de sa franchise et de sa compassion, lui assurant que cette dernière ne me serait d'aucune utilité, que j'intérioriserais tout ça et trouverais la manière de m'en sortir. Il me raccompagna jusqu'à la rue.
Seul. Un samedi, en fin d'après-midi sous les tropiques, au bord de la mer des Caraïbes. Le cerveau en feu, l'esprit en bouillon, le cœur arraché par tant de stupidité, je voulais faire les comptes. Il fallait trois mois pour que le virus incube, s'il ne l'avait déjà fait. Mon départ était prévu quelques semaines plus tard, sept exactement. Que faire ? Continuer à me perdre ? Résister aux tentations ? Comment ne plus baiser toutes ces femmes dont j'avais envie ? Pourquoi ne plus les baiser, pour survivre ? Combien je regretterais ces quelques semaines si au final je m'avérais être positif ! Peut-être qu'au contraire un revirement de dernière minute me ferait comprendre qu'il en serait mieux ainsi. J'errais longtemps sur le Malecón , mes pensées vaguant comme celles du Pantomime diderotien, comme des putains cherchant à happer l'oisif à son passage. Qui étais-je pour mériter de continuer à vivre après mon insouciance totale, après avoir accepté sans aucun remords de risquer tuer ces gentilles filles qui se donnaient à moi ?
Je passai dans un colmado prendre une bouteille de rhum et continuai ma route jusqu'à une de ces digues à moitié défoncées qui coupent la mer de leurs pierres mal ajustées. Slalomant entre les couples enlacés venus échouer leur romance auprès de cette mer nauséabonde, je me rendis au bout de la digue, là où les vagues caressent le visage de leur écume. C'était la même digue où j'étais venu mon premier soir, avec une bouteille de Seven-Up mélangée de rhum.
J'avais considérablement changé depuis. Tellement de vice, d'insouciance, de mensonge, de honte intériorisée, de crime sous-entendu. L'habituel débat qui me fracassait la tête presque tous les matins battait son plein en cette soirée lourde et humide. De me savoir moi-même contaminé par une superbe salope m'autorisait-il à contaminer toutes les autres ? Ces autres le méritaient-elles ? La question était-elle de savoir si l'une ou l'autre le méritait ? Je n'étais en rien un juge digne de foi ni un bourreau légitime d'appliquer une sentence. Je n'étais qu'un con qui venait de gâcher sa vie par pur aveuglement. Face à ces doutes quant à la bonne conduite à adopter, je n'avais à opposer que peu de certitudes. Depuis petit, j'appréhendais avec ambivalence les questions spirituelles, notamment leur caractère moral. Des heures de catéchisme, il ne me reste que la connaissance historique. L'influence religieuse n'aurait pu me forger une base solide pour affronter ce dilemme. Sans support spirituel, que me restait t'il pour décider d'une conduite ? L'instinct, mais à voir là où mon sixième sens m'avait mené, passons. Et reste la raison. Non le bon sens, sinon le raisonnement, la logique, la construction intellectuelle qui ne fait référence qu'à des faits précis et humainement prouvés. J'ai dû trouver une justification théorique à mon égoïsme et à ma soif de vengeance. Je n'aurais pas pu l'édifier sans mauvaise foi, ni cocasserie. J'avais lu, pendant mes années d'université, qu'une étude sociale faite à Bamako au Mali avait prouvé que les sujets qui résistaient le mieux au sida étaient les prostituées qui, contaminées depuis plus de trois ans, continuaient d'entretenir des relations sexuelles non protégées avec leurs clients. Ce fut le livre saint de ma nouvelle hygiène de vie. Cette étude m'avait rassuré quant aux chances de m'en sortir. Je m'étais dit, après mon aventure avec Lena, que si je continuais à foutre ainsi la première venue, je ne pourrais que m'endurcir face au virus, qu'il me deviendrait si naturel et habituel que jamais il ne me ferait de mal. Peut-être est-ce une connerie, mais pendant des mois, cela a été ma philosophie de vie : m'exposer le plus possible pour me protéger. Assis sur ce rocher anguleux qui me martyrisait le cul, j'en étais à regretter cet optimisme fumiste.
Le rhum glissa dans mon gosier, chaud et acide, pur et limpide. Je regardai ma bouteille, à moitié pleine, à moitié vide, c'est selon. Pour moi, elle était à moitié pleine, le pied ! En la renversant, le goulot contre mes lèvres, je décidai de me réconforter dans son oubli. J'étais déjà bourré, bien entamé. Je maintins le goulot contre mes lèvres, inclinai encore plus la bouteille, et en longues lampées, je vidai la bouteille d'une seule traite. A la fin, la bave inondait mon torse. Une bave imbibée de rhum, empestant l'alcool. Les dernières gorgées n'avaient même pas été conscientes. De la pure mécanique. L'œil bovin, je levai la bouteille jusqu'à mes yeux et, lâchant un sifflement pesant : j'admirais ma capacité de descente. Le rhum ne faisait pas encore son effet, mais cela ne devrait tarder. Déjà, mon bras tombait lourdement. La bouteille échappa à mes doigts qui ne pouvaient se refermer sur son corps, elle glissa jusqu'à un rocher contre lequel elle s'éclata dans un fracas qui fut entendu de moi seul, la mer couvrant mes ébats avec mon ébriété. J'étais déjà en train de gémir. Ma douleur s'effaçait peu à peu, laissant place à une vision claire du ciel, des éléments, des nuages, des étoiles, du bruit des vagues contre la roche. Je m'abandonnai complètement. Mes yeux se fermaient, je cherchai ma place entre les aspérités des rochers de la digue, prêt à dormir là. Quelle lampée mortelle ! Je sentais encore le rhum au fond de ma gorge, contre ma glotte. J'avais les dents du fond qui baignaient dans l'alcool, tout n'était pas descendu d'un coup. Et pourtant je ne sentais aucune envie de vomir, je me sentais bien, réchauffé par le rhum, loin de ces soucis qui me hantaient depuis des mois. Jamais je n'avais pris une telle lampée de rhum, ni d'aucun autre alcool. C'était comme d'être assommé par un énorme coup de massue, comme d'être plaqué brutalement sur le sol, mais sans la douleur, avec juste le dépaysement qui y fait suite : on ne sait plus où on est, qui on est, ce qu'on fait.
Les yeux fermés, allongé sur le dos, je me plongeai dans d'innombrables images emmêlées de cul, de sexe, de chairs. Celles que j'avais vues, celles que j'aurais aimées voir, sentir, toucher. J'avais envie de baiser. De mordre un sein, de lécher une motte, de pénétrer un con. Instinctivement, je tendis la main vers ma braguette pour masser mon sexe sous le pantalon. Je ne me faisais aucun souci pour les gens qui auraient pu venir vers mon refuge très apprécié des couples en mal d'intimité. Cela ne m'était pas important. Ça n'aurait pas non plus été une première en terme d'exhibition. Je défis les boutons de mon pantalon et en sortis un sexe à moitié bandé. Je le caressais doucement de quelques doigts agiles et avertis. Je sentais mes veines se gonfler de tous mes fantasmes, je libérais mon gland de son prépuce, lui faisant goûter la fraîche brise qui caressait mon ventre dénudé. J'agrippai mes boules, les parcourant des ongles, en en tiraillant les poils pour faire réagir mon sexe. Rien ne venait. Au contraire, il se rétractait, il devenait minuscule, presque insaisissable. Qu'est-ce qu'il m'arrivait ? Jamais je n'avais connu cela. Même quand je me forçais à me branler par hygiène quotidienne, mon sexe répondait toujours présent à l'appel. J'avais déjà bu souvent plus que ce que je venais d'ingurgiter ce soir, et jamais il ne m'avait fait défaut. Que m'arrivait-il ? Toujours indolent et inconscient, je penchai la tête vers les bris de verre que ma bouteille avait laissés sur un rocher plus en contrebas. Je voyais encore le nom du rhum resplendir aux rayons de la lune sur un éclat de verre.
Une demi-bouteille d'un coup ! Les jambes coupées comme après une longue course en sprint, le sexe défait comme après avoir éjaculé dix fois de suite. L'esprit en vrac. Les membres insensibles. Mes chairs pressaient contre les angles de la roche rugueuse, et je n'étais absolument pas incommodé. Je n'en avais rien à foutre de rien, je ne pensais qu'à m'allonger et à fermer les yeux. Une demi-bouteille cul sec ! Je venais de rencontrer la solution à mon problème : le rhum, mais en grande quantité et très rapidement, voilà ce qui me sauverait. Si je ne pouvais bander après, comment ferais-je pour m'enfiler toutes ces filles que je désirais. J'allais me frustrer de ce plaisir.
LUCIDITÉ
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