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La lucidité à grandes lampées de rhum
Tergiversations tropicales
Solzec, à grandes bouchées de salami.
Solzec était face au comptoir du colmado . Il sirotait une bouteille de Coca-Cola. C'est un fan de cette boisson. Je crois qu'il doit en boire quelque chose comme deux litres par jour, si ce n'est plus. Je peux affirmer qu'il en boit deux litres par jour, parce que je le vois les boire. Ou plutôt, c'est moi qui ramasse ses bouteilles et les balance à la poubelle. Tel le bon Roumain qu'il est, il laisse tout en place quand il quitte son fauteuil sur le balcon. On dirait moi, sauf qu'au moins j'ai l'excuse d'être archi-bourré quand je me lève et laisse tout en plan. Alors que lui, il est juste roumain.
Il forme un couple étrange, avec sa femme. A eux deux, ils doivent fumer une cartouche par jour. J'exagère. Mais ils sont du style à allumer leur clope avec le mégot de la dernière: des chain-smokers diraient les anglo-saxons ; mais en Roumains, qui laissent leurs cendres éparpillées partout.
Ils ne sont pas les seuls chez qui j'ai remarqué cela. L'autre, c'est Fred. Il dit s'appeler Fred, mais franchement, ce prénom-là ne lui convient pas. D'ailleurs, il a une personnalité si forte et des histoires si extravagantes que je ne serais pas étonné d'apprendre qu'il utilise un faux nom. Frédéric. Déjà, c'est ridicule pour un homme de son âge - il a la cinquantaine. C'est un prénom d'adolescent des années 90, Fred, pas celui d'un ancien chef d'entreprises et encore moins celui d'un ex-parachutiste de l'Armée française. Fred, c'est Fredo, c'est un prénom de gars gentil, pas celui d'un salaud. Je crois qu'il est la seule personne que j'ai connue que je peux considérer comme plus cynique que moi. Moi, je le suis parce que les circonstances m'y ont amené. Je ne cherche pas à me disculper; pourtant je dois me concéder au moins cela: mon cynisme relève d'une construction intuitive de ma psyché, pour me protéger et me permettre de ne pas devenir fou en étant trop vulnérable. Alors que le cynisme de Fred me paraît relever du don de naissance.
Quand je suis tombé sur lui, en bas de chez Seb et Carine, sur le trottoir devant le Ocho Puertas , il m'adressait la parole sans me regarder, occupé qu'il était à a allumer une clope avec son filtre encore fumant. Des huit portes-fenêtres du bar s'échappait une mélodie de Manu Chao, très apprécié parmi les intellectuels-artistes de la zone coloniale. Surtout parce qu'ils pouvaient tous prétendre avoir déjà joué avec lui lors de ses séjours dans l'île. J'aime beaucoup ce bar. C'est l'un des rares endroits de la Zona où l'on n'est pas assourdi par le merengue , et où les filles sont bien plus chiennes que putes. Les gens y sont stylés. Ils s'accordent parfaitement avec le décor colonialo-abstrait. De grandes toiles du maître José – un autre Condenado souvent attablé à la terrasse du Mac-Do où il semble avoir établi son QG – surplombent le long bar en bois qui épouse les angles de la pièce principale. Dans une plus petite pièce, il est possible de s'asseoir à de petites tables carrées de cantina, aux chaises très inconfortables parce que très lourdes et incroyablement carrées, tout y est carré, les arrêtes de la planche coupantes pour les mains. Je ne m'y assieds presque jamais, sauf quand le grand patio central est bondé. Un côté du patio est aménagé en hangar, dont la tôle est occultée de verdure et de boiseries caribéennes, vermoulues et travaillées par des siècles d'esclavage, de piraterie et d'aristocratie défroquée. On peut s'y affaler dans des fauteuils un peu déglingués, malheureusement en enfilade et trop rapprochés les uns des autres. L'air y circule difficilement grâce aux gigantesques abanicos qui brassent un air enfumé, mais il y fait bon reposer ses yeux sur le défilé des énergumènes vagabondant dans ce qui constitue le réel attrait du bar, outre ses huit grandes portes-fenêtres: le patio gorgé de belles plantes. Les murs ruissellent de feuilles grasses et reluisantes, le sol est une mosaïque de céramiques variées, de toutes tailles, reliefs et couleurs. Quelques pans de murs découverts laissent apercevoir qu'ils en sont également recouverts. Au milieu, une veille fontaine pas encore rénovée et autour, des tables de terrasse, des bidons rouillés sertis de hauts tabourets. La coupole de la fontaine contient une eau s'écoulant d'un bec vertical dont la céramique s'est déjà détachée; parfois l'eau ne coule pas, la coupole n'est pas nettoyée et un dépôt de brindilles et de feuilles d'arbre y reste collé, en général la journée quand j'y passe regarder un film ou prendre une bière avec le patron. Elle est toujours entourée d'une sixaine de donzelles bien roulées et rarement connes. C'est un peu la fontaine des merveilles, je l'aime assez cette fontaine. Mais bon, elle est délabrée.
A vrai dire, je n'étais pas venu au Ocho-Puertas , mais plutôt rendre une visite au coupe de jeunes Français, Carine et Seb. Je bossais avec Carine, frêle et belle jeune bourguignonne. Très frêle. Notre patron s'amusait parfois à la faire pleurer. Je n'ai jamais su distinguer si c'était pour son plaisir à lui ou par fragilité à elle. Il me semblait par ailleurs qu'elle était coutumière de ce genre de comportement. Seb, grand blond, très grand, disposait d'un caractère affirmé, relativement manipulateur. Il utilisait largement sa compagne pour subvenir à ses besoins. Mythomane aussi, je pense. Toutes les semaines il inventait une nouvelle idée de création d'entreprise, sans jamais les mettre en pratique. Mais il avait le talent et le bagou suffisants pour convaincre un investisseur ou berner un client. Je lui en veux un peu. Je crois qu'il a voulu m'éloigner de leur couple. Moi et d'autres. Ou peut-être seulement moi. Après tout, il est vrai que c'est moi qui ai introduit Shanty dans sa maison, je suis en partie responsable du drame qui a ébranlé leur couple. Alors, attendant que quelqu'un pointe à leur balcon, je comprenais somme toute assez bien qu'il préfère m'exclure de leur bulle quotidienne. De leur cocon. Mais bon, je voulais vraiment récupérer quelques cds que je leur avais prêtés. C'est pourquoi je gueulais encore plus fort le nom de Carine, quand Fred m'adressa la parole dans les termes suivants: « T'égosille pas mon gars, elle reviendra pas, Carine. Et puis, tu me pètes les tympans. Ils ne sont pas là! Garde donc ta salive pour tous ces petits culs qui passent. » Une paire de fesses venait en effet de sortir d'une des huit portes. J'étais assez interloqué. Je l'avais à peine remarqué, et je n'avais même pas imaginé qu'il était français. Avec ses yeux bridés et son teint très mat, il m'aurait paru, à première vue, s'il n'avait pas parlé français sans accent, je ne sais pas, colombien ou peut-être russe. Sa mère est vietnamienne. Ou l'était, je ne l'ai jamais su et ça ne m'a jamais intéressé. Il m'a certainement dit si elle vivait encore. Dans l'océan des confidences qu'il m'a faites, flotte certainement cette information. Mais je me suis plus figé sur celles qui sortaient de l'ordinaire.
Revenons à Solzec, mon Roumain à l'espagnol très approximatif. Pour lui, tout est « bonito », ou « no bonito ». Il commande une livre de cet immonde salami gris-rose qui pend et que le mince filet de nylon ne protège pas des mouches. Il est content de le voir se décrocher entre les doigts malpropres du vieux nègre derrière le comptoir. Ses yeux pétillent quand, d'un seul jet, le grand couteau rompt la chair synthétique de la saucisse. Ses lèvres frémissent – il bave presque – lorsque le papier de maïs se tache du gras malsain. Il adore le salami. Je ne comprends pas: les gens ont-ils déjà mangé d'un vrai saucisson sec? C'est peu probable. Je lui concède que durant ses jeunes années, le salami tchèque ou hongrois représentait un luxe, une joie du dimanche, un bon moment partagé en famille, dans sa mièvre banlieue de Bucarest. Son regard lors de l'achat du saucisson n'inspire pourtant aucun des sentiments purs et humbles d'un pot-au-feu ou d'un couscous familial. Quelque chose de malsain traverse ses yeux. Je me demande s'il n'éprouve pas ce même plaisir que je connais si bien. Celui de l'abaissement, celui du sordide. Bouffer son salami, pour moi, c'est encore bien plus dégueulasse que lécher la motte d'une pute défraichie dont on sent qu'elle a eu une longue journée de travail. J'en conviens, cela cause moins de dégâts que de s'enfiler un litre d'alcool fort quotidiennement. Mais je sais par un regard que Solzek prend un plaisir indicible à couper en tranches cette immonde masse de viande recomposée pour la déguster comme s'il s'agissait d'un mets succulent. Quand il reçoit son paquet graisseux du vendeur, il se tourne vers moi et me dit: « Hum, bonito ! », en secouant son acquisition devant mon nez, au cas où je ne comprenne pas à quoi il se réfère..
En fait, il m'a emmené dans ce colmado pour le pain qu'il s y vendent: « muy bonito pan ! » m'a-t-il lancé pour m'entraîner dans cette sortie diurne. Je crois que ça fait du bien de se libérer un moment de sa femme et de son gamin. Trop de pression. « No bonito » est l'expression qu'il chérit pour décrire sa situation dans le pays. Ca n'est pas non plus la qualité du pain qui peut lui faire adorer tellement toutes ces sorties au colmado . Une sorte de brioche industrielle sans réel goût dont la mie se détache en plaques rigides et légèrement humides. Mais bon, « bonito » quand il l'ouvre pour y étaler le beurre, qui fond déjà dans son papier de maïs, sur le comptoir. Alors il place ses rondelles de saucisson, sans rien d'autre que le gras qui en abonde, mis en plein conscience – sachant que l'épaisse couche de beurre viendra se nicher entre ses dents et baigner ses gencives –, il mord sans hésitation dans son épais sandwich étouffant au goût de rien. Il faut bien une bouteille de coca pour faire passer et digérer tout ça. « Bonito », lâche-t-il après un rot satisfait. Une légère brise qui le rafraichit sur le balcon, ça aussi, c'est « bonito ! ». Les élections présidentielles qui s'annoncent dans son pays, c'est « bonito ». Surtout ça, c'est bonito . Lui et sa femme les attendent avec impatience depuis un an qu'ils sont sur l'île. De même que leurs hypothétiques visas américain, français ou australien. Ils veulent se casser de ce trou à rat « no bonito ». Que voulez-vous: ils ne savent pas trouver leur bonheur là où il est. C'est vrai qu'ils galèrent, mais c'est bien un peu parce qu'ils sont cons. Ou reclus dans leur refuge. Ils ne bossent pas. Même sans visa, et peut-être plus sûrement sans qu'avec, on trouve du boulot dans l'île, surtout quand on parle plusieurs langues. Kriztina, sa femme, est journaliste. Elle parle le français, l'anglais, l'allemand, le russe, le hongrois, le roumain et l'espagnol. Et pas de l'espagnol « bonito bonito ». Avant de tomber enceinte elle dirigeait une agence de presse à Bucarest. Très mal payée mais bon, prestige. Et maintenant, elle doit rester cloîtrée chez elle, enfin, dans leur chambre au fond du dernier étage, à protéger son fils de toutes les maladies qui se baladent dans cet air tropical. Profil bas. Discrétion.
Solzek a dû partir précipitamment de Roumanie. Il était officier de police jusqu'il y a un an. Ah, il a encore le badge et tout, il me l'a montré, très fier d'avoir été un officier des stups roumains. Mais quelque part, cette brillante carrière qui l'attendait – pour avoir prêté ses services durant quelques années au département politique de la police – s'est achevée plus tôt que prévu. Certes, il ne prospérait pas autant que son ami Nicholas, du même âge, qui était déjà commandant alors que lui végétait comme officier subalterne. Il aurait bien croqué de la pomme encore un peu. Le problème d'après lui, c'est que la police de son pays est trop corrompue, et lui trop honnête. Les détails de l'histoire, je ne les connais pas. Ceux que j'ai entendus me sont ressortis par une oreille, ou je ne peux pas leur accorder toute la crédibilité que Solzek leur souhaitait à l'heure où il me les contait. Le fils du Président de son pays était un grand capo de la mafia roumaine, pour le moins sur le marché des drogues. Nicholas, compagnon d'enfance, de l'école de police et de carrière de Solzek, occupait de hautes fonctions à la brigade des stupéfiants de Bucarest, quand on lui a proposé un marché. Il a refusé. La pression s'est appesantie tellement que Solzek a fini par la sentir lui-même. Tout n'était pas très clair dans ce qu'il racontait. Beaucoup d'incohérences, trop de choses occultées, à moi par lui, à lui par Nicholas. Les suppôts du fils du Président ont buté son pote et supérieur Nicholas. C'est en pleine nuit qu'il l'a appris, par Nicholas lui-même, qui se savait condamné et a préféré prévenir son ami. Solzek ne peut pas non plus être certain de sa mort, car il a fui sur le coup vers la Hongrie , traversant la frontière avec sa femme enceinte de plusieurs mois à travers une forêt à peine éclairée par le soleil levant. Il savait ne pas pouvoir traîner. L'après-midi même, ils embarquaient sur un Boeing à destination de leur lieu actuel de résidence, l'un des rares pays à ne pas requérir de visa pour les Roumains. Depuis, il conserve un profil bas. Il n'a communiqué avec sa famille qu'à travers son frère émigré dans le Wisconsin, sans jamais leur laisser savoir où il est. Même si la dictature a chuté, bien des gens ont gardé l'habitude de lire le courrier ou d'écouter les conversations téléphoniques, Alors il s'abstient et attend un visa pour les Etats-Unis. Pour le moment, il n'a pas obtenu mieux qu'un passeport volé et trafiqué. Avec ça, me dit-il en m'indiquant du doigt sa photo et son nom d'américain – John Smith – il pourra vivre bien là-bas, parce que là-bas, c'est « bonito ». Pour une fois qu'il utilise correctement le terme, je lui souris et confirme: « oui, c'est bonito ! ».
Je suis à peu près certain qu'il a une relation avec la petite Mamita du fond du couloir. C'est louche, il y a comme une entente secrète entre lui, sa femme et la petite Mamita. Elle est jeune, quelque chose comme douze ans, même si elle en paraît seize. Il y a quelques temps, nous étions à l'abri de la chaleur sur les sofas de l'immense pièce presque inutilisée qui sert de salon à notre étage. Elle n'est presque pas meublée. J'y verrais bien un billard. Elle jouxte le balcon, et face à ma chambre commence le long corridor qui s'ouvre sur le patio-buanderie où vivent les Roumains, Rosemonde la Haïtienne et sa fille Mamita. Elle venait s'asseoir sur les genoux du Roumain, qui lui soupesait les bras et lui empaumait les mollets, face à sa femme et à moi, répétant en cœur: « es mi mamita », et elle : « soy su mamita ». Il m'a quand même semblé les surprendre, en rentrant une nuit, bourré. Ils avaient bloqué la porte avec un canapé. Et je sais que c'est elle qui courait jusqu'au fond du couloir – qui d'autre? – alors que lui s'achetait une contenance en fumant une clope dans l'obscurité. Ils font ce qu'ils veulent. Je ne l'accable en rien. Si je m'étais donné l'occasion, peut-être que moi aussi me serais-je laissé avoir par l'attrait de sa jeunesse et de son vice. Car Mamita est une allumeuse. Je l'ai su le soir où je suis tombé sur Lena. Et puis, ce ne sont que des suppositions, après tout, peut-être même ne sont-ce que mes fantasmes.
LUCIDITÉ
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