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La lucidité à grandes lampées de rhum.
(tergiversations tropicales)
Lena, à grandes lampées de pesos
Mon ami Milton ne boit pas de rhum. Enfin, il n’en boit plus. Ce qu’il faisait dans sa tendre jeunesse ne me regarde pas, il appartient certainement à cette catégorie de locaux qui se sont repentis de leurs abus et qui désormais mènent une vie relativement saine. Il est musicien, peintre, poète et gigolo. Gigolo pour les vieux riches, je crois. Ce point n’a été éclairci que plus tard, les gens de ces contrées surveillent jalousement leur réputation de machos. Mais bon, il ne boit pas de rhum, donc ça ne peut être qu’un pédé, quelque part, non ?
J’avais sympathisé avec Isaak depuis peu quand j’ai rencontré Milton. Ce jour-là, ma vie a changé radicalement. Pas pour avoir connu Milton. Pour n’avoir écouté que mon mâle instinct.
C’était dans les premiers jours de mon temps dans cette île, lors du premier mois. J’ai depuis effacé la date exacte de ce jour où je me suis maudit. A l’instar de nombreuses autres fois, j’étais assis sur un de ces minuscules tabourets du Falafel d’Isaak, devisant avec mon pote israélite. Nous fumions une clope. J’en étais encore à faire confiance dans la production locale et ma Nacional en était déjà à la moitié. Isaak fumait une de ces clopes qu’il avait ramenées de Cuba, dont il arrachait le filtre après avoir essuyé le gras de ses mains sur son t-shirt. C’était censé être des légères. Je n’en fumais que rarement : âcre, la fumée de ce tabac brun m’arrachait une toux sourde dès la première bouffée, puis un picotement désagréable s’installait au fond de la gorge, anesthésiant la langue, quittant à tout aliment sa saveur.
Debout sur son vélo, un étui de saxophone en bandoulière, Milton m’est apparu comme il n’a cessé depuis : l’habitué du coin, en route vers quelque part, rarement désoeuvré, qui connaît tout le monde, à l’image du commentaire que lâcha Isaak à son arrivée. « Ya viene el Príncipe Moreno ! ». Imitant Isaak qui venait de jeter sa cigarette en anticipant la commande du nouvel arrivant, je me remis à mon falafel qui commençait à refroidir après cet interlude tabagique. Les falafels d’Isaak sont bons, il sait préparer la mixture verdâtre de pois chiches, la pâte de la pita a juste ce qu’il faut d’onctueux et de rassurant pour les papilles. Mais la fragilité de la pita n’empêche jamais l’abondante sauce blanche que je réclame de dégouliner entre mes doigts, inondant mes habits de larges taches grasses. J’en étais à essayer de contrer une offensive de harissa quand Milton, qui s’était assis à la table voisine, m’adressa un salut auquel je ne pus répondre que d’un léger mouvement de tête. La bouche collée à mon poignet dans un ultime effort pour repousser l’invasion saucière, j’aspirais goulûment ce qui aurait pu renvoyer définitivement mon bermuda au rang de vêtement bon pour wildizer. Ayant évité le pire, je pus enfin répondre convenablement à Milton, sans toutefois oser lui tendre une main encore bien dégueulasse. Il avait une bonne tête, l’air sympa : un grand nègre, pas si nègre que ça, mais assez grand, les cheveux crépus coupés très courts, des yeux intelligents et un grand sourire à la Banania. Un musicien, visiblement.
Isaak et lui entretenaient une discussion à l’aveugle, l’un regardant le passage dans la rue, l’autre s’affairant derrière ses fourneaux, quelque part derrière nous. Il leur arrive de jouer ensemble, Milton au saxo ou à la clarinette, Isaak aux congas. Avec Victor aussi, certaines fois, mais rarement. Victor considère Milton comme un petit pédé, et Milton lui rend bien le compliment en colportant que Victor est un malhonnête et un cocaïnomane. Bref, une belle petite famille ! Ils en étaient à parler d’un ami commun, un conguero, qui allait jouer avec un Brésilien de passage dans l’île. Ils devaient le rejoindre un de ces quatre pour une hypothétique répétition. Je compris alors qu’ils parlaient de jazz, et me permis d’intervenir dans leur conversation, m’immisçant par une remarque tout à fait insipide et malvenue sur le fait que j’en avais marre de n’écouter que du merengue à tous les coins de rue, etc. Je devais avoir une bonne bouille ou quelque chose comme ça. Mon commentaire n’a en effet soulevé aucune critique. Au contraire, je semblais être accepté dans une sorte de confrérie : celle de ceux qui sont fatigués de la buya. Milton venait juste de m’inviter à les accompagner le soir même au concert de ce Brésilien quand elle est passée, chaloupant son gros cul pour qu’on le remarque mieux.
Je ne notai sa présence dans la rue qu’en suivant le regard de Milton, Isaak et des quelques autres morenos assis à nos côtés, répondant tous au même réflexe, tournant la tête dans un même mouvement au passage de cette mama, au passage de Lena, la grande et belle Haïtienne. D’un air entendu, chacun revint à ses occupations, les uns mangeant, les autres buvant, et nous conversant. Je proposai alors de se prendre un petit rhum, conscient de la satisfaction que chacun avait ressentie au passage de cette femme.
A mon grand étonnement, Milton refusa. J’étais alors persuadé que tous les locaux s’enfilaient le rhum à grandes gorgées. Je venais d’apprendre quelque chose, en écoutant la réponse de Milton : le rhum peut bousiller les reins, et c’était son cas, du moins s’il retombait dans ce vice. Dépité, je me retournai vers mon ami Isaak, cherchant un complice, puisque Victor n’était pas dans les parages, et que franchement j’avais vraiment envie de me rincer les dents. Un rhum en appelle un autre, surtout quand il est bon et que j’ai soif. Isaak allait me servir un troisième verre de sa réserve spéciale quand elle est repassée. Selon mes calculs, c’était la troisième fois. J’avais remarqué le manège de la grande Haïtienne, sans pour autant en comprendre le sens. J’en fis part à mes compagnons, qui m’incitèrent à prendre les devants.
En effet, elle semblait ne jeter ses furtifs regards aguicheurs qu’à moi. Conscient de ce que supposaient ces regards, je me lançai à sa suite, sans même jeter un regard en arrière. J’aurais dû. J’y aurais vu mes amis se tordre de rire. A la suite de la négresse, humant dans son sillage toutes les merveilles que promettait le balancement chaleureux de ses fesses, j’émis ce sifflement qui, sur nos terres fraîches, indignerait la plus délurée des putes. Un chuintement, plutôt ; de ceux utilisés pour appeler le serveur au restaurant ou attirer l’attention d’un ami, pour faire valoir son intérêt à parler avec une fille dans la rue. La grosse mama avait remarqué mon mouvement, grâce à ces yeux dont semblent être dotées les nuques féminines. Ne daignant pas répondre à mon appel, elle continua quelques pas, mais se retourna au deuxième chuintement, convaincue d’avoir ferré son poisson.
De son air indolent, Lena leva un sourcil, feignant l’indignation ou tout au moins la surprise froide. Elle ne laissa pas échapper un seul mot de sa bouche. Elle me laissait l’initiative des premières paroles. C’est toujours tellement délicat. Mais à l’écoute de mon accent et de ma grammaire si exotiques, un sourire franc découvrit deux rangées de perles blanches. En trois phrases, sin vergüenza, je lui expliquai combien je la trouvais belle – le sourire s’élargit encore plus -, que je la voyais passer et repasser devant moi depuis un bon quart d’heure, et que je comprenais tout à fait son petit jeu. Je crois même avoir dit son petit jeu d’allumeuse, je n’en suis pas sûr. Je finis bien entendu en l’invitant à me suivre jusqu’à ma chambre pour une partie de baise. Impressionnée par l’offensive directe et l’aplomb, attitudes généralement peu communes aux visiteurs étrangers à ce pays, Lena acquiesça facilement, contente de ne pas rentrer bredouille de sa journée. Moi, j’étais halluciné ; de mon audace certes, mais surtout de mon succès.
Habitant à deux pas du Falafel, et littéralement à deux pas de là où nous nous trouvions alors, j’enjoins la négresse à me suivre. La laissant me devancer dans les escaliers, je me repaissais du spectacle de ce fessier rebondi rebondissant. M’approchant de Lena qui, à chacun de mes soupirs, se retournait pour m’attiser de ses yeux de lionne, je commençai à lui caresser les fesses. Remontant la main le long de sa croupe, j’empaumai les larges bourrelets annonciateurs d’une empoigne sauvage à venir.
Arrivés au premier étage, nous tombâmes nez à nez avec Rebecca, ma logeuse. Elle descendait à la Despensa faire quelques courses. Visiblement étonnée de rencontrer son nouveau locataire en une telle compagnie, elle lança à ma compagne un regard non exempt de sens, lourd de défiance et de répulsion, puis un autre à moi, chargé de reproches.
Trop obnubilé par les chairs de ma mulâtresse, je ne remarquai pas les reproches dissimulés de Rebecca. Nous reprîmes notre ascension. Avant d’arriver au palier, je n’y résistais plus et attrapai des deux mains le corps de la déesse caribéenne, la retournant et collant mon bassin contre le sien, initiant un roulement de mon sexe gonflé contre son pubis. Dans l’obscurité de l’escalier, je sortis ma verge que le mince short de toile ne parvenait désormais plus à contenir. Je la tendis vers Lena qui ne perdait pas une miette de la scène, à la fois inquiète d’être découverte et surprise de mon audace, à moi, jeune européen au sexe fluet. L’empoignant promptement, elle entreprit de glisser le prépuce vers sa position basse, commençant ainsi à me branler doucement, m’amenant à laisser échapper de légers soupirs à ce contact expert.
Enhardie par le plaisir que j’exprimais, Lena descendit deux marches et baissa mon bermuda jusqu’aux genoux. Elle me prit en bouche. Elle introduisit une main sous mes bourses, m’obligeant à écarter légèrement les jambes, et vint caresser de ses doigts agiles la raie de mes fesses. Ses ongles entamèrent une gigue sur mon scrotum. Sentant cette délicieuse caresse, je pus à peine contrôler les frissons qui parcouraient mon corps. A une pression particulière de sa langue sur mon gland, Lena me fit me plier en deux. Je ne pus contenir un gémissement sans équivoque. Le plaisir incontrôlable. Profitant du dégagement des lobes fessiers de son petit blanc, la vestale d’Ezili Freda introduisit un doigt au profond des mes entrailles. Je poussai un râle puissant. La sensation fut si violente que j’en fus aveuglé.
A ce moment précis, nous ne nous doutions pas qu’un œil avide de ces caresses était en train de scruter nos attouchements impudiques. Ce n’est qu’en ouvrant les yeux que je croisai le regard brûlant de la petite Mamita du fond du couloir. Soutenant mon regard, la petite ne prit pas la fuite une fois découverte. Au contraire, elle activa un peu plus vite la main plongée entre ses jambes, comme si elle attendait un signe, un appel de moi pour venir nous rejoindre. Sentant mon attention lui échapper, Lena retira d’entre ses lèvres ma verge, retourna sa tête, étirant un long fil de bave tendu entre sa bouche et mes couilles pour s’enquérir de ce qui pouvait détourner sa victime des résultats si certains de son art buccal. Captant le vice et l’audace de la petite, Lena ne lui fit pas signe, à ma grande déception. Jamais je n’aurais osé moi-même. Me tirant par le bras, elle nous fit gravir les dernières marches jusqu’à ma chambre. Moi, remontant maladroitement d’une main mon short, je la suivis, le regard toujours fixé en arrière sur les yeux de braise de la petite Mamita. Délaissant la gamine avec un regret assez confus et coupable, je poussai Lena dans ma chambre et, sans même prendre le temps d’allumer la lumière, la plaquai contre le lit.
Ravie de cette ardeur nouvelle, Lena laissa exploser un rire de gorge puissant, profond et tout à fait semblable à ce que l’on est en droit d’attendre d’une telle force de la nature. Un rire caverneux, grave, de négresse chaude et maternelle, de toutes ses dents blanches. Renversée en arrière sur le lit, les jambes pendant dans le vide et la poitrine remontée contre sa gorge, Lena attendait mon prochain geste avec une impatience à peine cachée, trépignant sur son séant, désireuse de goûter à nouveau à la saveur de mon sexe blanc et fin d’européen. A l’entendre, ça la changeait de beaucoup des bites malodorantes de ses amants habituels. Impatiente de caresser les boucles douces de mon pubis, elle entama un mouvement pour se relever sur les coudes, alors que je revenais de la salle de bain avec quelques capotes.
Appuyant de la main sur son sternum, je la remis à plat et, laissant traîner une main malicieuse sur un sein pesant et rond, bien que un peu flasque, j’entrepris de fouiller de mon autre main l’entrejambe déjà humide de la mama. Une fois la longue jupe retroussée contre le bas-ventre de Lena, je restai un moment à admirer la toison fournie et drue transparaissant à travers le mince tissu de sa culotte. N’écoutant que mon désir, j’entrepris alors l’ascension du corps de Lena, le sexe en avant, approchant mes boules de ses lèvres charnues qui s’empressèrent de les gober entièrement et de les napper d’une salive gluante. Alors que sa langue s’activait, déliant les plis de mes couilles, visitant les recoins de mon scrotum, Lena, soulevant brusquement son bassin, fit rouler sa culotte jusqu’à ses chevilles. De plus en plus pris par la montée du plaisir, soumis à l’expérience de Lena, je m’étais peu à peu affaissé. J’étais désormais complètement assis sur la poitrine de Lena. Elle suffoquait sous mon poids, elle étouffait de mes chairs dans sa bouche. Bref, elle commençait à être indisposée.
Je lui caressai le visage de mes couilles, de mes fesses, de mon vit turgescent, de mon ventre. Je la dégageai peu à peu de l’emprise de mes cuisses. Mes lèvres baisèrent les siennes. Elle put s’agenouiller sur le lit. Passant son chemisier par-dessus ses épaules, Lena me dévoila des aisselles non épilées dont l’odeur acide aviva paradoxalement mon désir. Se tortillant sur le lit, elle dégrafa sa jupe dont elle dégagea un long corps d’ébène. Elle déboutonna alors lentement ma chemise, laissant glisser ses doigts contre mon torse, l’air de vouloir me dévorer. Mon épaule nue fit l’objet d’une attention particulière des lèvres de la charnelle Lena, qui finit par la mordre tout en pressant ma verge. Le gonflement que je ne pus réprimer à sa morsure lui apprit que son dîner n’était pas insensible à cette douleur. A la suite de cette découverte, mon cou subit également un assaut des dents effilées, qui laissaient de profondes marques semi-lunaires sur ma peau.
Reprenant mes esprits, je lui fourrai la main entre les jambes, fouillant sa toison humide de transpiration, à la recherche de son clitoris, le faisant rouler entre mes doigts qui parfois le délaissaient pour s’introduire dans l’antre chaude et mouillée de son vagin. Gluants, mes doigts allaient et venaient le long des lèvres rouge vif de la mulâtresse, reprenaient leur travail sur son cornichon qui ne cessait de grossir au fur et à mesure de mon acharnement.
Agenouillés face à face, maintenant nus et nous branlant mutuellement, nous commencions à n’être plus qu’un, nos respirations s’accordant et nos bouches se liant dans une frénésie de langues mêlées et de dents entrechoquées. Je la basculai contre le matelas et couvris son corps du mien, nos deux épidermes transpirantes de tant d’excitation coulissant l’une sur l’autre. Mon visage atteint son ventre. Mes mains s’agrippaient à son imposante poitrine. Je glissai la langue dans la profondeur de son nombril, fouillant la saleté recueillie par ce trou négligé et engoncé dans des bourrelets frémissant d’une jouissance à peine contenue. Alors que mes dents mordillaient l’abondant pubis, mon menton, râpeux de n’être pas rasé, retrouva le cornichon que j’avais délaissé peu avant, pour enfin l’englober de mes lèvres, en en titillant le bout de la pointe de la langue.
Vraisemblablement peu habituée à cette caresse, Lena se mit à respirer bruyamment, émettant de légers gémissements qui se transformèrent en un râle joyeux lorsque j’introduisis deux doigts dans la profondeur de sa chatte. Ses deux mains, jusqu’alors attardées sur ses seins, m’empoignèrent aux cheveux. Ses doigts se crispèrent sur ma nuque, à moi, son bienfaiteur. Les ongles pénétrèrent mon cuir chevelu de plus en plus fort, pressant mon visage contre son con, enserrant mon cou de ses fortes cuisses glissantes de ma sueur.
Large, souple et glaireuse, la cavité intime de Lena se baignait d’une humeur de plus en plus excitée et impatiente. Mes doigts, ma langue, mes lèvres et ma salive ne lui suffisaient plus tellement ils inspiraient en son corps une attente qu’elle désirait combler, profondément, d’un sexe dur et tendu. C’est alors que je me retrouvai submergé par l’ardeur de ma compagne de jeu.
Elle me tira par les cheveux, amenant mes lèvres habiles plus près de son visage, recouvrant son corps du mien, m’implorant des yeux et de la respiration de rentrer en elle, de la délivrer de cette démangeaison qui lui brûlait le ventre.
Relevant la tête à la recherche des capotes que j’avais laissées sur une commode, je sentis de nouveau la force incroyable de ma partenaire me retourner contre le matelas, s’emparer de mon vit et s’en empaler sans aucune manière. Violé. La préoccupation que j’avais de me protéger ne résista pas à la sensation de plénitude et de volupté produite par l’emprisonnement de ma queue dans les glaires de la négresse. Je me laissai submerger par l’enthousiasme maintenant presque violent de Lena, me chevauchant de son corps lourd, ondulant au–dessus de moi.
Combien de temps durèrent nos ébats ? Je ne saurais les mesurer avec précision. Des heures, cela est sûr, puisque quand je retournai dans la rue, seul, exhalant encore l’odeur pesante de son corps et de sa jute, le Falafel était fermé. Il était donc plus de dix heures du soir. Je n’avais encore jamais baisé aussi longtemps : il faisait nuit, nous avions dû rester au moins trois heures, sans cesser un seul instant de forniquer. Incroyable ! Qu’avait-elle su réveiller en moi que mes rares amantes européennes n’avaient pu ? En près de trois heures, je n’avais joui que deux fois, et à aucun moment je n’avais débandé ; la première fois après une petite demi-heure de pénétration, juste après l’avoir possédée alors qu’elle était complètement allongée sur le ventre, ma panse frottant son postérieur, la sueur de mon front gouttant sur son dos cambré; la seconde fois bien des heures après, dans sa bouche, ma bite ne voulant plus cracher son jus de la manière la plus simple, les heures d’astiquage l’ayant anesthésiée dans cet état rigide et ultrasensible. Elle avait joui de nombreuses fois, maltraitant mes oreilles de ses cris, mon cou de ses morsures et mon dos de ses griffures.
Du moins le croyais-je au moment où elle me lacérait. Son ardeur à la besogne, l’abondance de sa jute, les contractions répétées de son vagin, le voile qui recouvrait ses yeux étaient autant de signes qui me déconcertèrent après coup. Quand, repus l’un de l’autre, nos corps enfin détachés, respirant chacun son propre air et non plus celui filtré par les pores de l’autre, elle tendit la main en ma direction, le regard non plus implorant mais ordonnant de la rétribuer, je tombai des nues, effaré par mon innocence. Lena était une pute, qui avait pris son pied, certes, mais belle et bien une putain qui m’avait baisé pour de l’argent. Et qui, face à mon étonnement et mon refus, avait perdu tout du charme et de la volupté qui s’exprimaient d’elle quelques minutes auparavant.
Elle avait une fille à nourrir, son travail de coiffeuse ne lui suffisait pas, et si je croyais que dans ce pays je pouvais sauter une fille comme ça juste pour le plaisir, je me mettais le doigt dans l’œil, à défaut de me le mettre dans le cul, ce que visiblement j’aimais bien et qu’elle s’empresserait de dire à mes amis si je ne lui filais pas immédiatement ce que je lui devais, ou sinon elle se mettrait à crier tout de suite, ameutant ma logeuse qui me foutrait dehors sur le champ, et elle me pourrirait tellement la vie auprès de toutes les filles de El Condé que jamais plus je ne baiserais dans ce pays, etc. Elle me réclamait une fortune, mille pesos, justifiés selon elle par les nombreuses heures que nous avions passées entre les draps. Elle me tendait sa longue main noire à la paume étrangement si claire. Je réussis à m’en débarrasser pour 500 pesos, par remords, par inexpérience, par méconnaissance de la prostitution dans ce pays. Une fortune pour ce que nous avions fait.
Plus tard, d’autres ne m’en demanderaient pas tant, voire se contenteraient de quelques ailes de poulet frit sur le Malecón avant de se donner la nuit entière. Elle eut raison d’abuser de ma candeur. Après tout, c’était une pute, non ? Il m’était déjà arrivé une fois d’avoir recours aux bons offices d’une de ces dames, lors d’un voyage à Amsterdam, alors que je n’étais qu’un niais persuadé que les Noires et les putes étaient les meilleures suceuses du monde. Or celle-là était noire et pute, mais ne parlait pas français, ni allemand, ni espagnol, et je ne savais pas dire « pipe » en anglais, ni en batave. Je dus donc la monter. L’expérience fut très décevante, même si elle me coûta moins cher que Lena. La pute n’avait qu’une seule envie : se débarrasser de moi le plus vite possible, me faire juter, puis pisser et se laver au-dessus d’un bidet pour se remettre rapidement à sa vitrine. Pas franchement exaltant.
Alors que Lena avait fait attendre sa gamine – et peut-être un mari – jusqu'à tard le soir, elle avait joui plusieurs fois, m’avait fait jouir plusieurs fois. Elle m’avait vraiment donné son corps et pris le mien en échange. Bref, nous avions bien baisé. Et pourtant elle me demandait de l’argent. Je résolus de faire une croix sur ces 500 pesos, qui m’eurent pourtant été bien utiles pour finir le mois, en considérant que, après tout, elle ne faisait que son boulot : pute.
Je déambulais dans la rue, tout à mon ruminement. C’est à cette pensée, et seulement à ce moment, que je me rendis compte de la situation et de mon inconscience. Aveuglé par le plaisir, je n’avais pas réalisé que je venais de baiser une pute sans capotes, une pute haïtienne qui plus est. Haïti a un des taux de séropositivité les plus élevés au monde. Haïti, c’est l’Afrique déplacée dans les Caraïbes. Je l’avais sucée, léchée, baisée, sodomisée, embrassée, le tout sans protection. Si elle était séropositive, j’avais cent chances sur cent d’être contaminé. Et je l’étais, c’était sûr !
Pour moi, le monde a basculé à cet instant précis. J’ai perdu mon souffle, mes jambes se sont dérobées sous le poids du choc, j’ai dû prendre appui à la fenêtre devant laquelle je m’étais arrêté. Une main put se raccrocher à un barreau de la grille, m’empêchant de m’effondrer sur le trottoir défoncé. Je sentais une sourde douleur monter en ma poitrine, une pression sur le sternum qui m’empêchait de respirer librement. Déjà la sueur inondait mon front, dégoulinant le long de mes tempes, me collant la chemise au dos, faisant ressurgir d’un seul coup toutes les fragrances des heures passées, l’odeur de sa moule, de mon sperme, de nos haleines fétides, de la raie de son cul malpropre. Les frissons qui parcouraient mon corps se muèrent bientôt en un tremblement incontrôlable, passant du brûlant au glacé, entraînant mon esprit dans une valse tourbillonnante, proche de l’agonie – la marée qui monte, les mouettes ne sont pas réelles, c’est rugueux sous mes doigts, de la rouille, du sang, mon sang contaminé, je vais mourir, le sol se rapproche, mon front va le percuter, où suis-je, qu’est-ce que cette chaleur qui me consume de l’intérieur, ça monte, je veux contrôler, je ne peux pas, c’est horrible, sa chatte malodorante, énorme, rouge, les fils blancs de mouille, comme de la salive qui s’étend entre les coins de lèvre d’un crailleux, mes doigts qui la fouillent, je sens ses viscosités au bout de ma bite, une chair anormale, comme un cordon ombilical qui serait resté là à la suite d’un avortement, quelle odeur dégueulasse elle a, je lui enfonce la langue au plus profond, j’en sens encore l’acidité, ma transpiration pue son entrejambe, je lui lèche les pieds, suce ses orteils, et son anus noiraud, ses aisselles poilues, qu’est ce que j’y fourre la langue ; une odeur de merde, de marée, de Macdo me submerge. Je suis en train de gerber mon falafel, je ne l’avais pas mâché, des morceaux entiers sont intacts, on pourrait le recomposer. Je n’ai plu rien à sortir, les spasmes qui me tordent ne cessent pas pour autant, c’est le fond de ma gorge que je dégueule, je sens combien ma glotte est retournée, acidifiée par la bile qui maintenant remonte péniblement le long de mon œsophage : je gerbe tout ce que j’ai et ne peux m’arrêter, je parle la langue du « whahahoulehahou », sans que rien ne sorte, j’en chie ma race.
Peu à peu, je repris mes esprits. Les pieds dans la gerbe, les chaussures éclaboussées, le menton humide, la sueur s’était emparée de mon corps entier, je sentais que j’allais défaillir. Je m’agrippai plus fortement à la grille, mon souffle revint, le front appuyé contre les barreaux, les yeux fermés, toujours perdus dans cet enchevêtrement d’images, de regrets, d’appréhension. Puis l’air de la mer m’envahit, m’apportant un peu de fraîcheur, de brise saline. Je me sentis un peu plus léger, mais le même nœud maltraitait mes poumons. Je pus ouvrir les yeux de nouveau.
Derrière la grille, une vieille dame se balançait tranquillement sur un rocking-chair en profitant de la fraîcheur d’un ventilateur. La nuit était lourde. Nos regards se croisèrent. Le mien dut être expressif, car la señora le maintint durant ce qui me sembla être une éternité, durant ce que j’aurais voulu faire durer une éternité pour ne jamais avoir à reprendre le fil de ma pensée. Je préférais bloquer mon esprit sur cette femme, sur l’intérieur de sa bicoque, sur ses yeux las qui avaient dû être déçus tant de fois qu’aucun étonnement ne viendrait plus jamais les éclairer. Mais elle se leva et vint vers moi, car si ses pupilles ne trahissaient aucune surprise, elle n’en était pas moins curieuse de savoir ce que faisait cet Européen prostré contre sa fenêtre.
Tremblant de tous mes membres, suant de tous les pores de ma peau, j’étais incapable de la moindre réaction, de la moindre réponse à ses questions posées pourtant de la voix la plus aimable qu’il m’ait été donné d’entendre. Je la laissai donc me guider chez elle et m’installer sur son rocking-chair. Elle était douce, d’elle irradiait quelque chose d’apaisant, de serein, comme si elle me reconnaissait, comme si elle avait déjà tout compris, comme si elle savait.
Elle l’avait lu dans la terreur qui s’affichait dans mes yeux. Je ne pus balbutier que quelques mots : « la negra, puta, sida, que he hecho ! ». Mais déjà elle avait sorti une bouteille de rhum infusé aux herbes, une sorte de mamajuana. Sous le choc, je n’avais pas fait attention à la décoration de son salon : d’innombrables bougies se consumant sous les effigies de vierges noires, bleues, amulettes pendant au plafond, statuettes païennes. Elle savait la santería, elle était une vaudou, du moins c’est ce que j’ai pensé à l’instant où j’avalai le rhum qu’elle venait de me préparer en ajoutant quelques herbes à la mixture de la bouteille. Je bus mon verre entier, jusqu’à la dernière goutte. De rage, je mâchai les tiges et les feuilles qui traînaient au fond. Je me dis que si cette dame connaissait les magies blanche et noire, elle ne me ferait aucun mal, bien au contraire.
Je levai les yeux vers elle, reconnaissant, plus pour le rhum que pour son soutien. Le rhum fit son effet, comme d’habitude : le corps entier irrigué par sa douce chaleur, l’esprit qui commence à décrocher, la crainte qui s’atténue.
Mais elle ne s’estompe pas, elle ne s’est jamais estompée. Depuis cette fatidique nuit, je vis en proie à ces tourments : il ne me reste que peu de temps à vivre, je suis malade, j’ai le sang pourri. Ma vie n’a aucun futur. Jamais je ne verrai naître ni grandir des enfants de moi, jamais je ne serai vieux, personne n’entendra mes histoires au coin du feu. Cette femme que j’aspire tant à rencontrer, celle qui m’apporte sérénité et générosité, auprès de laquelle je veux me réveiller, à laquelle je veux faire des enfants, pour qui j’arrêterais toutes mes conneries. Cette femme qui serait le sillage à suivre et à approfondir, cette femme-là, jamais je ne pourrai la connaître, jamais je ne pourrai être heureux. Je vais crever, je veux crever le plus vite possible, je veux finir de m’empoisonner.
LUCIDITÉ
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