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La lucidité à grandes lampées de rhum

Victor

 

El Condé n'aurait certainement pas le charme qu'il a si n'y évoluaient ces quelques personnages que mon ami Milton se plaît à appeler les Condénados. Les condamnés d'el Condé, les Condé Nada, qui n'y font rien sinon suivre le chemin chaotique, souvent pathétique, que leur vie semble avoir tracé. Toujours présents, ils sont les premiers à établir le contact avec le même désespéré, venu d'outre-mer, désireux d' « enrichir son quotidien » grâce à la vision d'irréalités – si les scènes vécues prenaient place dans son environnement d'origine, la tolérance ressentie par cet être égaré n'atteindrait certainement jamais le niveau inspiré par cette rue pavée du centre des Amériques. Ils surgissent là où on ne les attend pas, à des moments souvent inopportuns.

A peine jeté de la fraîcheur de son avion dans l'antre brûlant et humide des Caraïbes, foulant pour la première fois, de ses pieds honorés, les pavés de l'une des plus vieilles rues du Nouveau Monde, le nouvel arrivant fait figure de brebis perdue aux yeux des locaux, égarée de son troupeau et exposée à la cruauté du loup rôdant à travers les callejones de la zone coloniale. Chanceux est celui qui tombe nez à nez avec l'un de ces doux fous, l'un de ces loups édentés et inoffensifs, dont la seule reconnaissance quémandée consiste en un café, une bière, voire un petit coup de rhum. Ce premier accrochage n'a pourtant rien d'évident quant aux suites qui peuvent en découler. La première fois que Victor a échangé une parole avec moi, je n'aurais gagé ni un centime sur la valeur de cet homme : délabré à l'instar des murs coloniaux de la capitale, exhalant ce même parfum d'abandon et de romance, de drames vécus et à venir, dont ils sont les témoins privilégiés depuis plus de cinq siècles. Victor arborait cet air des mauvais jours que je saurai ultérieurement lui reconnaître, me permettant ainsi d'éviter une confrontation dont je savais ne pouvoir recueillir que déception et énervement, et quelques pesos en moins.

La voix cassée, les yeux vitreux, la peau granuleuse et le poil jaunâtre sont des éléments qui ne laissent aucun doute quant à la raison de leur piètre état. Disparaissant plusieurs jours pour de longues sessions d'abandon, de perversion et d'excès, Victor est coutumier de ces mystères qui n'en sont pas. Ses proches, ou plutôt les autres Condénados qu'il a l'habitude de fréquenter au quotidien, abrités à l'ombre des murs d'el Condé, lui supposent une vie alternative, cachée et palpitante, persuadés qu'ils sont que ces absences prolongées signifient une richesse intérieure de la part de l'énergumène. Pour ma part, la simple vision de la démarche de Victor, s'approchant depuis le bout d'el Condé pour se joindre à moi et profiter du même coup de la chance qui me fait disposer d'une bière fraîche et presque pleine, suffit à me laisser pressentir de quel côté se dirigera la conversation. Non qu'il avance en titubant, non, non ! Rassasié par tant d'excès – drogues, femmes, porc rôti – Victor possède à ce moment l'assurance suffisante pour enchaîner les pas de manière à ce que sa trajectoire exécute une ligne droite. Tâche ô combien compliquée dans une rue passante comme el Condé qui, malgré l'absence quasi-totale de voitures, reste submergée de mamas aux culs larges comme des pastèques - elles-mêmes surchargées de leur progéniture calme et attentive aux alentours. Leurs obligations casanières ne leur laissent pas le temps de flâner, ni de détourner leur marche pour laisser passer ce vieil homme dont l'apparence suppose une fin proche, qu'elles ont par ailleurs vu de nombreuses fois faire la preuve de son impertinence dans cette même rue.

Déconsidéré et l'air abattu, Victor finit pourtant par arriver à sa fin, à savoir s'asseoir à mes côtés et implorer ma compassion jusqu'à l'obtention d'une binouze. Quel fils de pute ! Dès qu'une pièce fait son apparition au creux de ses mains, elle disparaît, aussi vite qu'elle est apparue, dans l'un des nombreux trous qui paraissent lui servir de poches. M'abordant d'une voix que j'aurais honte à exhiber – sachant de quoi résulte ce sifflotement ténu et incertain, mélange de raclements de gorge et d'éraillements des cordes vocales – Victor allume ses yeux d'une lumière malicieuse qui laisse deviner toute la lucidité acquise à grandes lampées de rhum.

Ces mêmes gorgées brûlantes que nous partageons parfois nous unissent dans une même compréhension du sens des choses. Le dépit et l'incertitude nous attendent à chaque claquement de langue satisfaite. En pressant les dernières gouttes d'alcool contre le palais, les arômes suaves du rhum se répandent alors dans la bouche entière, pénètrent le conduit nasal et inondent l'aire cérébrale d'un doux picotement. Cette sensation, partagée d'un même regard approbateur en un infime instant de complicité, est ce qui me lie à Victor. Des longues discussions que nous pouvons partager, assis sur un rocher du Malecón ou sur les minuscules tabourets du boui-boui d'Isaak, ne restera rien. Evoquant une certaine mais imprécise éthique, elles ne sont au final qu'un léger enchevêtrement d'idées, de fantasmes et d'absurdités. Peut-être que ce peu d'importance accordé à la parole exprimée contribue également à forger noter amitié. Après tout, Victor considère, par son comportement et par sa patience envers mon manque de logique, que la futilité est la réelle fin de cette vie pourtant essentiellement marquée par la rationalité. Les nombreuses claques que lui ont administrées sa vie et ses dérives ont certainement contribué à l'engager sur cette voie qui paraît ne pas avoir de but.

Peut-être, oui, qu'autre chose que le rhum nous unit. Mais jamais ce plaisir d'être l'un avec l'autre n'a d'égal que lorsque le délicieux alcool descend le long de la gorge. A l'instant où il présage des acidités nocturnes, la chaleur est à son comble et l'œil ne peut s'empêcher de chercher un appui compréhensif. Ce que Victor m'apporte.

Mais aujourd'hui, étouffé par cet air inévitablement pesant et humide, je n'ai aucune envie de souffrir ses conneries habituelles. Je me suis seulement échappé un instant du confort de ma chambre. En guise de confort en fait, je dispose de cinq ou six mètres carrés dotés d'une ouverture que d'autres auraient du mal à appeler une fenêtre, et rafraîchis par l'incessant hochement d'un ventilateur. La fenêtre me permet de savoir s'il pleut et, accessoirement, ce que cuisinent de bon les occupants de l'immeuble. Le ventilateur m'incite de temps en temps à m'élever de ma couche et à sortir de mon antre pour échapper à l'insupportable poussière qu'il soulève et que ma négligence tolère. C'est ce qui me surprend le plus : asthmatique et pourtant habitué aux domiciles propres et aérés, je me complais dans ma léthargie et me satisfais de cette médiocrité. La poussière et la soif engendrées ont pourtant eu raison de ma fainéantise. Voilà pourquoi je me trouve chez Isaak, sirotant une bière en matant le passage dans la rue, sans l'énergie pour supporter le badinage incohérent de mon ami alcoolique. Il est encore loin, près du supermarché La Despensa , au coin de la calle Duarte . Certainement vient-il de se lever du banc où il a dû passer l'après-midi à siffler des canettes – mais d'où sort-il la thune ? – avec Goiko, le peintre abstrait aux dents pourries. A la manière qu'il a de se pencher sur le passage de cette petite morenita aux fesses bien rondes, j'obtiens la confirmation de mon pressentiment. Victor est bourré. Appréciant l'hommage rendu dans son dos – sûrement un «  ay que labios tan sensuales tienes, morenita linda  ! » - la fille se retourne. Même de loin, je la reconnais, impossible de se tromper : Lisa, la fille aux yeux café. Milton l'appelle ainsi. Il me l'a présentée la semaine dernière, devant l'école des Bellas-Artes où elle étudie et où Milton traîne pas mal. Mais son sourire ne dure pas, le charme de ce petit « pic de rue » se rompt vite à la vision de Victor et de son ébriété. Le quart de seconde qu'aura duré l'échappée de ces yeux brûlants vers mon compère de boisson aurait pu déclencher la chute d'un empire, la fonte des glaces. Doux et lumineux, les deux yeux profonds de la délicieuse muchacha se sont animés d'une dignité glaciale, lançant à Victor de véritables éclairs qui auraient chahuté la confiance en soi de tout homme moralement pourvu. Pas celle de Victor. Il sait de quoi il en ressort. Elle ou une autre, il a l'impression de toutes les connaître, et il a certainement raison. Une petite salope, qui aurait fait demi-tour vers lui s'il n'avait eu ne serait-ce qu'un petit peu l'air convenable et respectable. C'est pourquoi Victor ne se démonte pas. Ronsardien, il exécute de légers claquements de l'index contre le pouce, la main levée en l'air vers un hypothétique point du ciel qu'il ne regarde même pas, célébrant par son geste la certitude que la minette dédaigneuse saura un jour ce qu'elle perdait. Comme tout bon habitant de ce lieu de perdition, Victor est convaincu d'être le meilleur amant du monde. Je ne me risquerais pas à me prononcer sur ce sujet.

Elle, par contre, m'a été chaudement recommandée par Milton, lors du vernissage aux Bellas-Artes , la semaine dernière. Lisa y exposait une de ses peintures en guise de clôture de l'année scolaire. Un arbre rouge fendu en son milieu d'où surgissait une sorte de vague verte et brillante figurant le jaillissement fertile de l'être féminin, dans un complet retournement des couleurs – l'arbre eut dû être vert pour être végétal et la vague rouge pour être vaginale – si j'ai bien analysé le tableau. A vrai dire, au moment d'observer l'œuvre de la poupée, mon attention était éperdument accaparée par la retranscription visuelle de la scène que Milton venait de me décrire. Lui, de profil, en train de peindre un tableau de grande dimension, en chemise et le vit bien tendu, et elle, nue, le cul empalé sur son sexe, jouant de tous les muscles de son bassin pour perpétuer la ronde incessante de sa chatte autour du pieu, les mains agrippées à une chaise sur laquelle reposaient son minishort et son mini débardeur.

L'incroyable maîtrise des muscles fessiers et vaginaux des filles de cette contrée occupait encore mes pensées quand je m'aperçus que Victor remontait la rue. En ma direction. Ou ailleurs, peut-être, mais mon instinct de tranquillité me fait promptement lever mon séant du tabouret où je végète depuis près d'une heure déjà. Un rapide coup d'œil à Isaak, et je me retrouve englouti dans l'abondance de couleurs et de lumière de la salle de jeu jouxtant la cahute de mon ami israélien. Au moins, Victor ne se lancera pas à ma poursuite à l'intérieur de cet enfer. Le propriétaire du lieu, l'oncle d'Isaak, l'en a déjà vidé plusieurs fois – la dernière fois pour un débordement d'affection envers un groupe de jeunes filles dont la moyenne d'âge ne devait pas dépasser les quinze ans.

Lors de mes récentes incursions dans ce lieu inintéressant, j'ai pu apprécier l'efficacité de l'air climatisé, et même m'enticher de deux jeux Arcade, diversion qui a rarement retenu mon attention. Une fois m'être fait bouffé par les fantômes, et Pac Woman prisonnière à jamais de ces malfaisants, je me dirige vers le guidon de mon deuxième jeu favori : livreur de pizza en scooter. La course a été bonne, les pizzas sont arrivées chaudes et fumantes chez le client. Je n'ai pas eu de pourboire, pour avoir fait moins bien que le livreur de Pizza Hut – partenaire du concepteur du jeu -, j'ai dépensé les dix derniers Pesos que j'avais en poche après mon escale chez le Roi du Falafel, et je n'ai gagné que dix minutes de sérénité. Victor a pris ma place sur le tabouret à la devanture du restaurant d'Isaak. Je me risque à jeter un œil dehors, pensant être suffisamment caché par une grosse Haïtienne et sa marmaille. Mais Victor, alerte, a su profiter du court instant pendant lequel la mama se baissait pour flanquer une tarte à son aîné, et il m'a gaulé les yeux.

Merde ! Pris au piège : rien à foutre du reste de la journée, plusieurs billets de cent pesos bien au chaud dans ma piaule, et Victor qui a l'air d'avoir un million de plans de débauche en tête, et qui m'a vu. J'ébauche rapidement les quelques alternatives qui se présentent à moi. Faire comme si de rien n'était, sortir de la salle de jeu, prendre à gauche et enjamber el Condé jusqu'à la première traverse où je pourrai disparaître. Ce serait lâche, sans conteste, et étant donné qu'il sait que je l'ai vu, autant passer devant lui et lui lancer un :  «  Holá, hasta luego  ! » . Quoique si j'émets une parole, je suis perdu. Le minimum de courtoisie que j'ai m'inciterait inévitablement à le regarder, voire à répondre à la raillerie qu'il ne manquera pas de m'asséner.

Le problème est que si je commence avec lui, l'issue est incertaine. Chaque rencontre de nos deux personnes, ou presque, nous a conduit à des états de déchéance mémorables. La semaine dernière, samedi, j'avais plutôt envie de déconner et l'agréable sensation que la nuit serait chaude. Elle l'a été. Du moins dois-je me contenter de ce qu'on m'a dit, pour m'être réveillé la bouche pâteuse et la toux imbibée de rhum entre les bras et les jambes – disons : « mais il y a combien de jambes, là ? » – de deux mamas à première vue pas très appétissantes. Mais qui a l'air reluisant après une nuit perdue entre les brumes de l'alcool, les râles et le va et vient de membres imbriqués ? Des deux, j'en connaissais au moins une, la plus âgée, peut-être quarante ans. C'est une voisine, métisse aux cheveux légèrement blondis par l'âge, à la poitrine forte et ferme, au ventre doucement cicatrisé de tant de césariennes, et au cul large dont le manque de rebondi dénote de beaucoup d'ascendance européenne. Victoria habite à trois rues de ma piaule et vit avec ses deux filles de cinq et sept ans. Milton m'avait fait connaître son ex-mari, un journaliste freluquet arborant le visage du diable – son surnom est par ailleurs Diabletón – toujours vêtu des mêmes bretelles et chemises à col Sénateur. La première fois que j'ai rencontré Diabletón , son ex-femme était présente, ainsi que ses deux filles. Les regards séducteurs de diablesse que me lançait alors Victoria de manière tout à fait inattendue m‘avaient profondément troublé. La présence de son mari – je ne les savais pas encore divorcés – et de leurs enfants contrastait tellement avec l'impudeur de cette femme aux allures respectables, que mon être entier s'était mis à ressentir une excitation brusque et persistante. Les toilettes du Musée de l'Homme, où nous nous trouvions alors, servirent d'officine à mes pirouettes.

Palpant un mollet qui reposait sur mon épaule, détachant une poitrine collée à ma cuisse, je me dégageais, prenant peu à peu conscience, entre deux quintes de toux, de la couche plus ou moins liquide qui recouvrait mon corps. Gluant et puant, tel étais-je, la peau recouverte de ma propre semence, mêlée à d'autres, à plusieurs transpirations. Le rhum et la bière constituaient certainement le reste de cette mixture, à en croire l'odeur putride qui s'échappait des draps. Une fois la tête levée au-dessus de ce fourbi, je pus me rendre compte que je n'étais pas chez moi, vraisemblablement chez Victoria d'après le piaillement des gamines dans la salle voisine. Victor gisait, nu également, sur un sofa, la tête enfoncée entre les cuisses d'une nymphette aux attributs intéressants. La fille, allongée contre l'un des bras du canapé, ne semblait pas importunée par les ronflements prisonniers de ses jambes. Jusqu'au moment où Victor, dans un sursaut de vivacité, extirpa sa tête du paradis où elle se trouvait, les lèvres dégoulinantes de bave, et se jeta en arrière sans même ouvrir les yeux, cognant une étagère de son crâne et s'affalant sur l'une des nattes recouvrant le sol entre le lit et le sofa. La nymphette eut alors le réflexe de préserver le confort nouvellement acquis et profita de l'espace offert pour s'allonger en chien de fusil sur toute la longueur du canapé. Madre de Dios  ! Quel cul était-elle inconsciemment en train de présenter à l'adorateur des dons de Dieu que je suis ! Sa nouvelle position ne laissait voir que ses deux magnifiques globes fessiers, couleur chocolat, légèrement entrouverts – une fine ombre se percevait à la commissure de sa raie – et offerts au bord même du sofa. A la vision de ce spectacle, ma première réaction fut de tâter ma verge que je sentais se gonfler. Au contact visqueux de mon sexe, mes pensées changèrent radicalement d'orientation et vint immédiatement le doute mortel : Putain, les capotes, où sont-elles ? Non, c'est pas vrai, pas encore ! A l'idée de m'être une fois de plus laissé prendre par les délices de l'abandon, mon excitation retomba aussitôt. Comment, comment, comment puis-je ainsi jouer avec la vie ! Quel con alors ! C'est alors que, délaissant l'alléchante offrande, je commençais à m'enquérir de l'identité de la seconde femme allongée sur, sous, à côté de moi.

Glissant ma main à travers l'abondante chevelure de Victoria, le pus caresser le postérieur de la petite noire. Dur comme du bois ! Ay , quelle merveille de cul, poisseux et moite, prouvant que la petite n'avait pas ménagé sa peine durant la nuit. Ne pouvant voir son visage, enfoui sous un coussin, je déduisis de ce contact que je ne la connaissais pas : un cul comme ça, ça ne s'oublie pas ! Qui était-ce ? Certainement une petite pute que Victor avait levée. Et l'autre aussi, vu ses formes. Victor avait dû considérer que la soirée manquait de piment avec seulement la matrone. Mais bon sang, les capotes !

Furieux contre moi-même, je réussis à me lever plus ou moins discrètement. De toute manière, les autres étaient dans un coma complet. Victor s'était remis à ronfler, les quatre pattes en l'air, sa bouche laissant échapper de temps en temps de dégoûtantes bulles baveuses. Le cul en l'air, les deux mains à plat sur le lit entre différents membres non identifiés, je posai le pied par terre, sentant immédiatement une viscosité anormale dans une maison bien tenue. Le temps de me dresser sur mes deux pieds et je me rendis compte que je marchais sur du vomi. La petite pute, dont je ne pouvais toujours pas voir le visage enfoui contre le matelas, avait dégobillé tout ce qu'elle avait. C'en était trop pour un dimanche matin. Un rapide passage à la salle de bain. Bien évidemment, le quartier connaissait encore une de ses habituelles coupures d'eau. Remplissant une bassine dans l'un des gros bidons bleus palliant aux carences de l'eau courante, je lavai rapidement mes pieds puis me vêtis. A sec, pas un peso en poche ! Lessivé ! Bon, de toute façon, il ne s'agit que de pesos, pas de dollars.

Jetant un dernier regard au champ de bataille, j'ouvris la porte en me demandant où nous avions pu dégotter ces merveilles et ce que nous avions fait de la nuit ? Mis à part l'incertitude de savoir si je m'étais protégé durant cette nuit de n'importe quoi, je ressentais tout de même une grande satisfaction à avoir baisé Victoria. Je regrettais néanmoins de n'avoir aucun souvenir de cette nuit. Quand même, c'eut été bon de m'en souvenir pour mes multiples branlettes à venir.

Mais j'avais baisé Victoria, ce qui me laissait penser qu'il y aurait d'autres fois. Je la voyais assez souvent depuis notre première rencontre, assise sur un banc du petit parc de la calle Duarte , face à l'église de la calle Nouel , en train de papoter avec les autres mamans du quartier pendant que les gamines s'initiaient à la vie auprès de leurs congénères. A chaque fois, elle avait eu ce même regard de chienne, le sourire franc et les yeux humides à mon passage. Et jamais je ne m'étais risqué à lui faire les propositions indécentes qui se bousculaient dans ma tête. Une soirée avec Victor, et voilà ! Aucun souvenir agréable, sinon quelques fugaces visions au réveil, mais la certitude de pouvoir secouer d'autres fois cette femme pleine de fougue. Et que de rage et de dépit à la pensée des risques encourus pour ce plaisir.

En passant la porte, toujours bien embrumé par l'alcool et l'herbe consommés pendant la nuit, je me résolus à accepter une fois de plus le malin plaisir qu'il y a à jouer à la roulette russe. Peut-être que ces filles venaient de signer mon arrêt de mort ? Peut-être était-ce moi qui venait de les contaminer ? Qui sait ? Certainement pas moi, qui attends la fin de mon séjour dans ce repaire du diable pour faire les comptes et affronter la réalité.

La chaleur qui me percuta en sortant de l'immeuble de la vieille me rendit aux contingences qu'il me faudrait affronter pour retrouver un état normal : une douche, un café bien fort, un petit-déjeuner et un bon gros pétard pour remettre tout ça en place. Au premier pas que je foulai sur les pavés d'el Condé, je faillis être renversé par un gros homme transpirant dans son costume, qui semblait aller d'un pas bien rapide et décidé pour un dimanche matin. L'agitation qui régnait dans cette rue, d'habitude si calme en fin de semaine, m'intrigua, mais pas au point de demander au corpulent endimanché ce qui se tramait là. Les marchands de rue y étaient tous : du vendeur de cigarettes et de bonbons à la negrita des sandwichs, du presseur d'oranges au coupeur d'ananas, de l'étale de jouets et de disques au petit vieux qui cuit son maïs dans un bidon défoncé. Et la musique, merengue et bachatta à plein tube tous les cinq mètres. Putain, le dimanche il n'y a jamais autant de bordel dans la rue. Alors, qu'est-ce que c'est que ce bordel ! me demandais-je. Effrontément. On était lundi.

Putain de Victor, putain de moi ! Deux jours complets de rumba et aucun souvenir, sinon quelques bribes qui me revenaient de temps en temps : un porc rôti au bord du Malecón , la grosse Victoria qui danse, visiblement dans mes bras, une pipe bourrée d'herbe et de je ne sais quoi, et du rhum à flot, des caresses obscènes en public, me semble-t-il, un groupe de minettes faisant la tapin près du Parque Independencia . Depuis, j'ai revu Victoria. C'était hier. Elle m'a un peu raconté, mais c'était confus. Sauf quant à ce qu'elle a dit à propos de Victor, quand ils se sont tous réveillés et qu'elle voulait les foutre dehors. Ay, ay, ay , Victor, t'es impossible !

C'est pour ça que je ne veux pas sortir de la salle de jeux. On est jeudi, si je commence avec lui, je vais encore tirer un coup de ce pistolet chargé d'une seule balle. Alors, que faire? Je m'esquive ? Oh, et puis après tout merde, j'ai encore un peu de maille , alors je vais prendre le taureau par les cornes et faire une rumba du feu de Dieu.

« Hey, Victor, como tu ta ? ».

 

Victor n'est pas le mauvais bougre, pourtant. Moi non plus, du moins je ne puis que le supposer. Mais il y a certaines rencontres qui sont mues par une sorte de synergie néfaste. Je dis néfaste et je n'en pense pas un mot. Car en fin de compte, ces risques pris par abus de ce que les bien-pensants appellent la «  mala vida   » - et que je préfère voir comme des mets succulents qui nous tombent du ciel – ne sont pas plus irraisonnables que celui de gâcher sa vie à poursuivre un objectif que l'on n'atteindra pas pour la simple et bonne raison qu'il n'existe pas. Travailler ses huit heures par jour, plus deux heures de transport dans une zone urbaine surpeuplée et grise de tant de tristesse, de résignation, ne devrait pas représenter l'unique alternative à la mort. Si elle l'est, alors il me semble préférable d'opter pour l'autre voie, celle de l'autodestruction avancée. Et dans ce cas, de se brûler de tant de plaisirs, d'accepter ces risques qui, en un sens, ne font que conforter le suicidaire dans la voie qu'il a choisie. Tu ne veux pas de cette vie ? Prends l'autre et fais toi le plus de plaisir qu'il est possible. Mais sache que, une fois que tu auras goûté aux délices, rebrousser chemin ne pourra qu'entailler les minces chances de félicité que t'offre l'alternative. Tel est le sentiment qui nourrit mes journées de désoeuvrement dans cette contrée riche en volupté et en risques. Le plaisir et ses risques con-si-dé-rés. Tant qu'on a conscience du mal que l'on se fait, tout va bien, puisqu'on sait qu'on ne fait qu'accélérer le cheminement auquel on est contraint. Ce serait comme de concentrer les plaisirs d'une vie, au lieu de les espacer tout au long d'une existence. Jusqu'à l'overdose.

Je n'en suis pourtant pas encore là. J'estime que d'autres alternatives sont envisageables, même si elles ne sont qu'un compromis entre les deux exposées auparavant. Se démerder pour disposer de la capacité sociale qui permettra de se laisser mourir doucement et délicieusement.

De voir comment Victor fonctionne m'a intrigué. Être capable de mener paisiblement sa vie sans travailler, sans jamais avoir un sou en poche. Quel est le secret ? Être un pique-assiette ? Victor l'est certainement. Mais alors la conscience de tout un chacun finit par arriver à un tel point de déconsidération de soi qu'un sursaut est inévitable. Et Victor n'est pas le type capable de ce renouvellement intérieur. Il doit exister un autre secret. Il ne vit pas d'une rentre, doit fournir une pension à ses quelques ex-femmes et à sa maigre progéniture répartie entre ici et là-bas. A part s'incruster de temps en temps dans un ou deux jazz bands de ses amis – ou ex-amis- et rythmer la clave sur une table ou sur deux morceaux de bois mal dégrossis, je ne le vois jamais mener un négoce. Même si les plans ne manquent pas. Je me souviens notamment de cet épique projet d'exposer ses photos et quelques objets d'artisanat sur les murs du Falafel d'Isaak – ses photos sont par ailleurs très belles et expressives, photos de femmes, de scènes quotidiennes, de processions religieuses africaines. Le projet, dont la seule évocation a occupé Isaak et Victor pendant de longues semaines, s'est finalement terminé en eau de boudin par une explication sévère entre les deux comparses, chacun disant ses quatre vérités à l'autre. Ainsi que ce ne sont pas les quelques centaines de pesos difficilement arrachés à ses amis musiciens qui lui permettent de mener grand train plusieurs fois par mois, de se bourrer le pif de coke et les poumons de marijuana, d'inonder ses papilles de rhum, de remplir son estomac de porc et de poissons frits et de forniquer avec les précieuses créatures auxquelles il a l'habitude de me présenter.

Un voleur ? Cela non plus je ne le crois pas, ou alors son talent de dérobeur consiste en le pouvoir qu'il a de me convaincre de m'embarquer – à mes frais – avec lui dans l'une de ses pérégrinations nocturnes et diurnes, puisqu'une soirée passée avec lui peut équivaloir à plusieurs jours de perdition. Sa bonne fortune proviendrait elle d'une de ces connections que les gens de son âge – ah oui, Victor a la cinquantaine indéfinie -, de son origine culturelle et nationale ne manquent pas d'avoir ? Parfois je le vois parler à des personnages aux allures de caïd, qu'il m'assure être ses amis d'enfance. D'autres fois il me raconte ses années à New-York, alors qu'il n'était qu'un jeune et prometteur étudiant en sociologie, protégé et nourri par la pègre de son pays exilée dans la capitale du cosmopolitisme. Comment il a sombré dans l'héroïne, combien ces années ont été décisives pour la suite de sa vie, pour ses futures dépressions nerveuses qui lui auront fait perdre ses femmes, ses enfants, sa clinique psychiatrique – qu'il avait établie avec l'une de ses femmes, réellement psychiatre, elle -, son poste de professeur d'université. En ces moments, le parallèle entre son récit et celui d'un autre désespéré d'el Condé se fait plus lisible et évident que jamais.

Moises Deglon

 

El Condé, rue centrale et plusieurs fois centenaire de Saint-Domingue, République Dominicaine.

Petites rues.

Avenue longeant le bord de mer de Saint-Domingue. Très animée la nuit.

Chaîne de supermarchés de la République Dominicaine.

Morenita : petite brune, petite bronzée, petite noire, tout dépend du ton de sa couleur.

Ah, quelles lèvres si sensuelles, jolie petite bronzée !

Beaux-Arts

Salut, à plus tard!

Rythme de son afro-cubain. Synonime de fête.

Argent (argot).

La mauvaise vie.